Sam Mangwana, Galo Negro (Grounded Music)

Rééditer Galo Negro remet au centre de l’actualité musicale, un immense artiste africain de 71 ans, auteur, compositeur, interprète, pionnier de la rumba congolaise : Sam Mangwana.

Fils d’exilés angolais au Congo, Mangwana est né à Kinshasa mais a toujours gardé des attaches avec le pays de ses ancêtres, l’Angola. Il s’y est d’ailleurs réinstallé depuis maintenant une dizaine d’années. Sa carrière a débuté dans les années 60, quand il est remarqué par le « seigneur » Tabu Ley Rochereau, à 17 ans, grâce à sa voix élégante et mélodieuse et la clarté de son timbre. Cet « étonnant voyageur » chantre du panafricanisme, a sillonné le continent (Bénin, Togo, Cameroun, Côte d’Ivoire) dans un contexte notamment, marqué par les indépendances et la guerre civile en Angola. Toujours en mouvement, Il a su saisir les opportunités dans des « villes « monde » cosmopolites » foisonnantes de diverses langues et cultures. Il a également vécu à Paris où il a rempli plusieurs fois le Bataclan.

Galo Negro comporte des morceaux festifs et dansants comme « Lubamba », « Ya Mbemba », « Balobi », « Caro Mabanzo », « Elima ». « Sister Faty », nouvelle version de « Fatimata » est un véritable clin d’œil non dépourvu d’humour à ses années passées à Abidjan. On y retrouve un Sam Mangwana, « déclarant sa flamme » à une jeune femme, en utilisant la manière de parler des ivoiriens.

Ces morceaux entraînants n’empêchent pas Mangwana, d’éveiller les consciences. Dans « la sentence » avec Nilda Fernandez, il chante « j’ai cherché ma patrie, un endroit pour me reposer, mais mon âme et mon sang n’aiment pas quand je m’endors ». Des combats restent à mener et des causes à défendre. Une intensité palpable dans les chœurs féminins lyriques et les mots de multiples langues pour Mangwana qui, polyglotte, aborde le swahili, le kikongo, le lingala, l’espagnol ou le portugais.

Accompagné de musiciens et chanteurs hors pairs, acteurs principaux d’un casting magique et sans frontières, Sam Mangwana s’inscrit dans un courant plus large que la rumba congolaise. Comment ne pas citer en premier lieu le virtuose de la guitare, Antoine Nedule Montswet alias « Papa Noël », l’un des meilleurs de la musique congolaise, membre d’orchestres mythiques tels que Rock’A Mambo, Bantous de la Capitale, African Jazz et le tout puissant orchestre Jazz de Franco. Le très émouvant «  Maloba », continue de faire tourner la tête avec sa ritournelle d’artistes remarquables. S’y associent le guitariste Christian Polloni, l’accordéoniste malgache Régis Gizavo et la section percussion composée de Roger Raspail et de Xavier Desander. Cette orchestration qui accompagne les voix de Mangwana et de ses chœurs puissants et inspirés, pourrait évoquer un vieux gréement qui affronte des tempêtes, mais arrive à bon port au bout du compte.

 

Le style de Galo Negro est issu d’un monde en mouvement, fait d’allers/retours, à la faveur desquels des liens se sont tissés pour le pire (traite négrière, colonisation) et le meilleur (les voyages, la curiosité et les apports mutuels, les instruments introduits par les marins de différentes origines, de passage dans les ports des grandes villes africaines). En saisissant l’essence de ce qu’est la « créolisation du monde » de l’écrivain et poète martiniquais Edouard Glissant que Sam Mangwana et ses producteurs ont opéré un véritable tour de force avec cet album. Galo Negro produit une musique métissée de diverses influences qui  embrasse plusieurs territoires (Amérique du Nord et du Sud, Europe, Afrique, Caraïbes) riches en couleurs et sonorités (« Morna » du Cap Vert, « décima » et « oriente » de Cuba, « Vallenato » (Venezuela et Colombie), Highlife (Ghana, Bénin, Congo).

Cet album aux tonalités acoustiques a d’ailleurs connu une trajectoire fascinante. Peu après  la sortie de Galo Negro en France, en 1998, Sam Mangwana avait signé un contrat avec le label américain Putumayo. Point d’orgue à cette odyssée : un succès commercial aux Etats unis, et des tournées à travers de nombreux Etats. D’une élégance intemporelle, Galo Negro trouve un second souffle avec cette réédition qui entretient le rêve d’un nouvel album et/ou d’une tournée de concerts à venir.

Yannis Kablan