Yiyiyiyiyi ! Dans l'histoire enregistrée des musiques traditionnelles marocaines, le voyage de Paul Bowles en 1959 est quelque chose comme un jalon, une pierre de touche, un coup de génie. Alan Lomax dans le Rif. Il se trouve que le public français n'avait pas eu accès aux pistes du poète slash compositeur slash romancier slash ethnomusiculogue slash beatnik depuis 1999 et une réédition en double CD, qui laissait de côté pas mal de matos récolté par l'Américain au moment où sortait Kind of Blue dans les bacs. On ne remerciera jamais assez le label d'Atlanta Dust To Digital qui depuis plus de quinze ans tient la corde dans l'édition patrimoniale de musiques traditionnelles outre-atlantique – quoiqu'on les remercierait plus encore de s'intéresser au marché hexagonal et de nous envoyer tout plein de leurs disques qui s'avèrent délicats à trouver pour le profane. Plouf plouf, ne nous égarons pas.

Du beau monde dans le jardin de l'hôtel Villa Muniria de Tanger en 1961, avec de gauche à droite : Peter Orlovsky, William Burroughs, Allen Ginsberg, Alan Ansen, Gregory Corso, Ian Summerville et assis au milieu et boudant, Paul Bowles.

Du beau monde dans le jardin de l'hôtel Villa Muniria de Tanger en 1961, avec de gauche à droite : Peter Orlovsky, William Burroughs, Allen Ginsberg, Alan Ansen, Gregory Corso, Ian Summerville et assis au milieu et boudant, Paul Bowles.

 

Paul Bowles, pour faire simple, est l'auteur d'Un thé au Sahara. Des potes lui disent un jour : « Paul, espèce d'enfoiré, le Maroc, c'est bien ». Mais il ne part pas tout de suite. Des potes – la fondation Rockfeller et la librairie du Congrès de Washington - lui disent vingt ans plus tard : « Paul, tu pars. » Il arrive à Tanger avec Aaron Copland, qui déteste immédiatement la musique marocaine, à l'instant où son son acolyte en tombe amoureux et part donc avec son Ampex 601 (un énorme bouzin mais qui assurait une prise de son aux petits oignons pour l'époque) sur les routes du Maroc, nord-sud, sud-nord, montagnes-plaines-mer. A la façon du premier LP (1972), la présente réédition suit d'ailleurs ces différences géographiques au cœur du voyage de Bowles, en opposant les hautes terres (essentiellement les traditions berbères) aux basses terres, où l'on retrouve notamment les traditions gnaouas.

Trio Aouda avec bendir (ou tallount), lors d'un enregistrement à Essaouira.

Trio Aouda avec bendir (ou tallount), lors d'un enregistrement à Essaouira.

Les récoltes de Bowles en 1959 - ainsi que des compléments en 1960-1962 - mirent de façon contrariée les traditions marocaines sur la carte occidentale du monde musical, et ce n'est pas un hasard si les années qui suivent leur archivage à la librairie du Congrès furent celles qui virent exploser le nombre de projets américains ou européens de rencontre avec les musiciens marocains : Randy Weston pour ce qui concerne le jazz (Blue Moses..., The Spirit of Our Ancestors...), Led Zeppelin côté rôck, l'essor de Nass El-Ghiwane, bien d'autres. Les enregistrements du poète contribuent ainsi largement à l'explosion commerciale et mondialisée de la musique du royaume alaouite, qui connaît dès lors un essor populaire conduisant à sa reconnaissance autant qu'à sa quasi destruction au regard de ce que sont devenues notamment les musiques gnaouas telles qu'on les joue bien souvent en France ou ailleurs.

Alors la réédition de Music of Morocco n'est plus seulement la redécouverte d'un objet d'importance pour l'histoire des musiques marocaines et mondiales, mais aussi la restitution de musiques et de faits culturels qui pour certains ont disparu entièrement des radars sonores, ou alors se sont irréductiblement transformés – ce qui est bien normal d'ailleurs. Guembris, ghaïta, karkabous, bendirs, darboukas, et surtout voix : l'instrumentarium marocain est représenté dans son intégralité au long d'interprétations prises sur le vif, dans leur contexte culturel et presque ethnographique, de production. Les deux disques consacrés aux Berbères révèlent une variété musicale exceptionnelle au service d'une variété de formes qui fait la part belle à la répétition, et aux rythmes ovoïdes ou elliptiques si impénétrables aux oreilles européennes, mais au groove tellement savoureux... Les enregistrements de musiques berbères donnent qui plus est à entendre des plages presque folles sur le marché du disque aujourd'hui : répons quasi a capella de près de 12 minutes qui ferait presque figure de sonate (« Qsida dial Malik » par l'ensemble de Mohammed Bel Hassan, originaire du Grand Atlas), les choeurs de femmes (notamment celui de Tahala, au sud de Fès), l'hypnose, la transe.

Les deux derniers disques consacrés aux basses-terres mettent en lumière les traditions gnaouas – et notamment les seuls enregistrements connus de Si Mohammed Bel Hassan Soudani, chanteur légendaire du côté de la place Djema el Fna – tout en permettant de saisir la richesse culturelle et musicale de ces régions qui dépassent largement les seuls traditions des hommes du sud : musique guedra, aiyowa, chaabi, musiques arabo-andalouses, etc. On perçoit particulièrement le génie et la sensibilité de Bowles dans sa capacité à saisir le meilleur de traditions qui pour l'essentiel sont jouées dans la rue ou dans des contextes culturels "fermés" – quoique le caractère religieux et rituel de ces musiques soient peu apparent dans bien des titres – qui le conduisent à enregistrer des cycles sur les temps longs qui caractérisent les pratiques marocaines : duo ghaïta/tbola de 13 minutes, 27 minutes pour « El Hgaz el Mcharqi » de Abdelkrim Rais. C'est si bon.

Joueurs de Ghaita et tbel, au milieu d'un groupe de fusiliers. Dans le pays Jbala et certaines parties du Rif, les danseurs utlisaient leurs fusils comme support, tournant autour et tirant des volées de balle pour ponctuer la musique.

Joueurs de Ghaita et tbel, au milieu d'un groupe de fusiliers. Dans le pays Jbala et certaines parties du Rif, les danseurs utlisaient leurs fusils comme support, tournant autour et tirant des volées de balle pour ponctuer la musique.

L'intérêt du coffret offert par Dust to Digital est donc d'abord musical et historique, mais permet surtout d'offrir enfin une synthèse à l'absence de plus en plus coupable d'enregistrements essentiels pour notre compréhension des musiques marocaines, puisque ceux-ci n'avaient jamais été réunis sur le même ensemble de galettes. Le livret (en angliche) a le tort d'insister sans doute trop largement sur la biographie de Bowles, qui n'est pas dénuée d'intérêt, mais fournit un appareil technique pour chaque titre en les resituant dans leur contexte d'émission, ce qui est déjà plus que ce qu'on est en droit de demander pour ce genre d'objets. Très marqué par l'édition patrimoniale et l'ethnomusicologie américaine, l'appareil technique laissera les amateurs français sur leur faim quant aux analyses musicologiques et anthropologiques plus précises, qui sans être absentes du livret, demeurent parfois assez frustres. Tout l'inverse de la qualité de l'enregistrement et du remastering qui laisse souvent pantois lorsqu'on pense aux conditions de captation de l'Américain et à la date de ces récoltes ; si bien qu'en terme de qualité et de rendu sonore, on est ébaubi. Ravi. Exalté. Et l'on ose croire qu'un grand nombre d'auditeurs pourra nous rejoindre dans cette transe des sept couleurs, tant la qualité de l'objet permet de viser au-delà du public de niche que ce genre d'enregistrements recherche habituellement.

Paul Bowles, pépouze sur la terrasse du café Glacier, surplombe la place Djéma el Fna de Marrakech.

Paul Bowles, pépouze sur la terrasse du café Glacier, surplombe la place Djéma el Fna de Marrakech.

Music of Morocco ne saurait se résumer en quelques paragraphes, et constitue une nécessité (certes onéreuse) pour qui s'intéresse à la musique marocaine, dont le coffret offre une protection sublime contre les armes de destruction massive s'étant abattus sur elle, à coup de « fusion », musiques du monde, world, ethno-jazz ou que sais-je ; qui permirent à deux-trois toubabs en mal d'authenticité de croire avoir atteint la transe pluriséculaire du Rif face à un guembri planté sur une pentatonique binaire et low tempo. Il y aurait presque du militantisme musical à restituer ces traditions dans leur réalité plurielle, mouvante ; à un âge où tout le monde (quasi) semble s'en foutre royalement. Il y aura surtout l'émerveilleux envoûtement de ces musiques faussement connues et des musiciens qui les firent, leur mémoire sauvée du naufrage.

Pierre Tenne

Music of Morocco from the Library of Congress, Recorded by Paul Bowles, 1959, Dust To Digital, sortie le 1er avril 2016

N.B.: les photographies et leurs légendes sont tirées du livret du coffret (ou librement inspirées à partir de celles-ci dans le cas des légendes).

 

 

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