Sainkho Namtchylak, ce serait l'apprentissage d'une autre musique possible, pourtant ancestrale mais essentiellement incongrue : dépaysement en marge d'une « world music » consensuelle surfant sur les modes, l'imitation et la doxa, oralité un brin provocante dans la tension quasi sexuelle qu'elle introduit, enfantillage naïf, espièglerie mystique, etc. Sorte de « Björk des Steppes » pour les uns, Nina Hagen russe pour les autres (moi), Sainkho crée un espace unique d'entéléchie (« mouvement perpétuel ») musicale, s'amusant Like a bird or spirit, not a face à distordre sa voix au point de la dédoubler, selon l'ancienne technique extrêmement... technique du khöömei – chant de gorge diphonique mongol caractérisé par un bourdonnement du larynx sur lequel viennent s'ajouter nombre d'harmoniques afin de créer une mélodie à deux voire trois voix imitant le vol aérien de l'oiseau.

Dans Like a bird or spirit, not a face, les titres s'enchaînent à l'aide de transitions abruptes. Comme si la petite dame privilégiait l'esthétique du fragment au prolongement de ses notes qu'elle étire avec virtuosité. Mais qu'importe ! La voix de Sainkho elle-même est faite de ruptures : tantôt rauque (« dushkhan ezim to »), tantôt gamine et mutine au point d'être confondue avec celle d'un nourrisson (« the road back »), parfois presque harmonique, le plus souvent dissonante, gémissante, râlante... Protéiforme, elle vient naturellement épouser une partie instrumentale en elle-même déjà très variée : bruitisme à la limite de l'inquiétante étrangeté dans un « dushkhan ezim to » très répétitif rappelant les origines chamaniques de notre pythie de Sibérie ; merveilleux riffs touareg du merveilleux bassiste Eyadou Ag Leche du merveilleux groupe saharien Tinariwen (qui introduit d'ailleurs à merveille l'album dans « nomadic mood ») sur « erge chokka to » ; comptine ou ballade d'une naïveté délicieuse dans « melody in my heart » sur une mélopée instrumentale très harmonieuse ; danse rituelle sur une rythmique bien frappée des voix de Sainkho Namtchylak dans « worker song » ou « nomadic blues », la variété est semble-t-il le prix de l'album...

Dans Courrier international, un journaliste publiait en 2005 un article sur les confins autonomes des steppes de Russie qui ont vu naître notre Brigitte Fontaine mongole des temps moderne : « La république de Touva survit grâce à l'herbe »[1]. Sainkho y aurait-elle succombé ? Sa musique méditative en tout cas, aussi folle que chamanique, ne laissera pas indifférent. Elle mérite au moins qu'on y jette un œil, à défaut de s'y laisser prendre comme un oiseau ou un esprit. Et pour ceux qui n'aimeraient pas particulièrement les vocalises schizophréniques de la diva circéenne, sachez quand même que le blues touareg de Tinariwen (producteur, percussionniste et bassiste) vaut à lui seul la peine qu'on s'arrête sur son album.

Agathe Boschel

Sainkho Namtchylak, Like a bird or spirit, not a face, Music Development Company, janvier 2016

[1] http://www.courrierinternational.com/breve/2005/10/11/la-republique-de-touva-survit-grace-a-l-herbe