Os Orixas, disque produit en 1978 par la major du disque brésilienne Som Livre et que le label londonien indépendant spécialisé en world music relance actuellement, est-il une parfaite introduction à la musique rituelle du candomblé ou un produit bâtard laïcisant la polyrythmie de la religion afro-brésilienne ? Cette création poético–musicale inspirée du panthéon des entités spirituelles du candomblé fut conçue par le multi-instrumentiste Luiz Berimbau ( pseudonyme emprunté à l’arc musical qui accompagne la danse luttée qu’est la capoeira et que jouait le grand percussionniste Nana Vasconcelos ; une précision : le berimbau n’est pas un instrument utilisé dans les sessions rituelles du candomblé) et par Ildasio Tavares, poète, compositeur et « alabê » (soit un « ogan » reconnu par les orixas pour jouer le « rum », l’atabaque (tambour leader) le plus grand et au son le plus grave. Ils ont fait appel à Helcio Alvares pour écrire les arrangements et à la chanteuse de São Paulo Aleluah Mariza Souza Valle pour les « louvações » (louanges ou prières). Le texte de pochette du disque original est de la plume de l’écrivain Jorge Amado, déjà fort âgé en 1978, qu’on sent assez dubitatif mais suffisamment amical à son habitude pour apporter son approbation de bahianais initié. Il confirme qu’Ildasio Tavares est bien une figure importante des « terreiros » (lieux du culte) du candomblé de Salvador et qu’il est admissible qu’il se soit attaqué à cette création qui ne trahit pas les secrets. Le dessin qui illustre la pochette est de Carybé, un artiste plastique né à Buenos Aires mais bahianais de cœur et d’âme de longue date, initié au candomblé comme ses copains Jorge Amado et Dorival Caymmi. 

Le choix esthétique retenu fut de valoriser les danses, les mélopées et surtout les « toques », ces polyrythmies qui désignent la personnalité de chaque Orixa (entité qui a souvent un correspondant parmi les saints de la religion catholique) mais sans s’appesantir sur les caractéristiques psychologiques que l’on prête à ces entités spirituelles. Malgré un tapis de percussions aux «  toques » adaptés à chaque orixa célébré et des arrangements assez raffinés, la musique s’éloigne trop des codes du rituel pour que l’auditeur s’immerge dans la spiritualité qui devrait se dégager ; le manque de transcendance est comme une dévitalisation de ce qui fait la grandeur de ces rituels (la transparence impose de reconnaître qu’il est difficile d’écouter la musique cultuelle du candomblé en dehors des « terreiros » tant la répétitivité hypnotique des percussions peut être perturbante). Le disque s’écoute sans déplaisir mais avec l’impression d’avoir souvent affaire avec une musique pour dance floor. Les afro-sambas de Baden Powell et de Vinicius de Moraes avaient plus de tenue et sonnaient me semble-t-il moins illustratives.

Précaution d’usage : aborder les rituels et le bien–fondé du candomblé sans être un initié est aussi problématique que de parler des tenues de la franc-maçonnerie sans être passé sous le bandeau ; cela peut conduire à véhiculer rumeurs et idées fausses. Par contre, se lancer sur quelques pistes exploratoires liées aux aspects purement musicaux n’est nullement contre–indiqué et les explications avancées peuvent permettre de mieux cerner les choix et objectifs poursuivis par les concepteurs de l’album. Dans le candomblé baigné de culture africaine, contrairement à la musique européenne, le son grave domine, ce qui explique la place centrale dévolue à l’atabaque « Rum » (le tambour le plus grand et au son le plus grave) qui dirige les interventions des deux autres atabaques : le « Rumpi » qui assure le lien avec le plus petit au son plus aigu désigné sous le nom de « Le ». Ces trois atabaques, tout de bois et de cuir, qui rythment les rituels, sont des objets sacrés utilisés seulement dans le cadre d’un « terreiro ». Ils ne peuvent être joués que par des « Ogans » dont l’Alagbê qui officie sur le Rum. Toujours habillé de blanc, ce dernier doit connaître tous les « pontos » (évocation sous forme de prières chantées attachée à l’identité de chaque orixa). C’est lui qui lance les « toques » qui ont un rôle fondamental dans la « gira » (les fidèles tournent en ronde) et c’est sur ses frappes que l’Orixa va exécuter sa chorégraphie car le « toque » du tambour est en consonance avec les motifs de l’Orixa qui reçoit la personne. Le « toque » est là pour vivifier la connexion avec la Mère Terre et avec l’intériorité du fidèle et il est censé faciliter le voyage dans le monde de l’invisible. De leurs côtés, les « cantigas » sont comme des mantras indiens qui aident à ouvrir les portes pour attirer les entités. Ainsi, avec ses rythmes qui l’identifient, chaque Orixa exprime ses particularismes fondamentaux que ce soit par le langage musical ou le langage gestuel. La transe peut alors commencer pour certains fidèles.

Philippe Lesage

Eloah, Os Orixas, Mr Bongo (rééd. de l'original sorti en 1978 sur Som Livre), 2016

Lien vers des exemples de toques d'une autre religion afro-brésilienne, l'umbanda.

Lien (en portugais brésilien) sur l'influence du candomblé dans la musique brésilienne; et tant qu'on y est un bouquin sur le candomblé disponible en portugais brésilien à propos de toutes ces questions.

 

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