Comment tomber sous le charme de l’évidence alors qu’il s’agit ni moins ni plus d’un improbable triangle des Bermudes musical, chanté en anglais, en français et en créole haïtien ? Ce qui est étrange et en même temps si excitant, c’est qu’on navigue de la musique cajun à un jazz revu et corrigé par Leon Redbone ou Allen Toussaint dernière manière en passant par des traditionnels haïtiens ( comme un souvenir de Harry Belafonte) et un folksong un peu wasp. Cette musique épicée, aux saveurs latines, noires et qui plonge aussi dans la mémoire de l’Amérique profonde est tout à la fois rafraichissante et élégante, intelligente et sensible, actuelle et singulière, spirituelle et émouvante. « Pezé Café », « Fey-O » et « Minis Azaka », sur de splendides arrangements de traditionnels haïtiens, imposent de chantonner sur la mélodie, de se balancer sur le rythme qui avance tranquillement mais inexorablement aux sons du violoncelle, du banjo, du soussaphone, du fiddle, de l’accordéon, du cornet.

Après son premier albumVari-Colored Songs : A tribute to Langston Hughes et sa participation à Music Is My Home  de Raphaël Imbert, Layla Mc Calla n’était pas méconnue. Son album A Day For The Hunter, A Day For The Prey («  un jour pour le chasseur, un jour pour la proie », titre tiré d’un proverbe haïtien), qui est un écho de son expérience personnelle de fille d’immigrants haïtiens et de sa vie actuelle en Louisiane, sans être une surprise, se révèle être une pierre précieuse miroitant de toutes ses facettes. En s’inspirant des boat people qui chantaient les peurs de leur périlleux voyage en mer, Leyla Mc Calla cherche à comprendre comment l’absence de choix peut infléchir l’orientation de toute une vie. Cet album donne une leçon d’humanité que nous devons écouter, nous Européens, face à notre actualité migratoire et autre...

Née à New York de parents immigrés haïtiens, Leyla McCalla est allée vivre à la Nouvelle Orléans en 2010 et elle a trouvé des échos de son héritage culturel en Louisiane. Rien d’anormal à cela, la création de la Louisiane est liée à la révolution haïtienne qui avait donné naissance à la première nation noire indépendante des Amériques et depuis l’arrivée des colons français et espagnols jusqu’à la venue des acadiens, des créoles, des esclaves africains et des américains, cette terre est un chaudron culturel. Partie sans le savoir à la recherche de sa propre identité, Leyla McCalla découvre l’histoire et la culture d’ Haïti mais aussi de celle de la Louisiane et des Etats-Unis. Qu’en reste–t’il au final, à l’écoute ? Disons que c’est un peu les Etats-Unis sans être une représentation de l’Amérique, c’est un peu le parfum des Caraïbes mais sans les îles, on se sent plutôt projeté en Louisiane avec ses bayous, son indolence, sa musique cajun (fiddle de Louis Michot, accordéon d’Aurora Nealand, le banjo à cinq cordes de Daniel Tremblay, le ti –fer), les sons aigres, le «  bon temps roulé », la créolité, comme au sein d’un nouveau monde né des mictions de diverses cultures. Bref, quelque chose qui sur le plan purement musical ne pouvait que plaire à Marc Ribot qu’on entend sur «  Pezé Café », lui qui a joué avec Allen Toussaint. Pour le plaisir, citons les musiciens , membres réguliers ou invités, et tous parfaits  : Free Feral à l’alto ; Shaye Cohn au cornet, Jason Jurzak à la basse et au soussaphone, Daniel Tremblay au banjo à cinq cordes, à la guitare et au ti-fer, Marc Ribot à la guitare électrique, la chanteuse Rhiannon Giddens des Carolina Chocolate Drops, Louis Michot des Lost Bayou Ramblers au fiddle, la guitariste Sarah Quintana et Aurora Nealand à la clarinette. Leyla Mc Calla, elle, se contente de chanter et de jouer de son violoncelle sans oublier le banjo ténor, et la guitare.

Philippe Lesage

Leyla McCalla, A Day For the Hunter, A Day for the Prey, JazzVillage/Harmonia Mundi, 2016

En concert le 5 mai au Café de la Danse (Paris) et le 6 mai à Coutances.

 

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