Il est parfois de divines surprises qui font naître de violents regrets. L’envoutement que procure Io e le cose renforce la honte d’être passé à côté du concert donné en mai dernier à la Jazz Fabric du Carreau du Temple par Maria Laura Baccarini (voix) et Régis Huby (electroacoustic tenor violin, electric violin, acoustic violin et arrangements). Il reprenait un spectacle donné en Italie en 2011 et ce fut, dit-on, pour les italiens présents dans la salle un enchantement et pour le public français une vraie découverte.

A la lecture de la pochette du disque, seul le nom de Régis Huby m’était connu parce qu’il fut l’arrangeur de La Nuit américaine, comédie musicale montée par Lambert Wilson et qu’il participe à de nombreux projets diversifiés mais la personnalité de l’actrice et chanteuse Maria Laura Baccarini me demeurait ignoré, alors qu’elle est unanimement respectée dans son pays.

Le disque posé sur la platine, on est pris de vertige devant des textes en italien dont on pressent qu’ils sont d’une verve comique, d’une intelligence sarcastique et d’une profondeur bouleversante. Il y a là quelque chose qui ressemble plus à une certaine chanson française du temps de Leo Ferré ou aux chansons d’Astor Piazzolla et Horacio Ferrer (voire du duo Kurt Weill et Bertold Brecht qu’aux songs américains).

Les maîtres d’œuvre de Io e le cose, ce sont le parolier Sandro Luporini et le compositeur Giorgio Gaber, pionniers de ce que les Italiens nomment le teatro – canzone. Chanteur, compositeur, acteur et dramaturge, Giorgio Gaber était né en 1939 et a disparu le 1° janvier 2003 des suites de la longue maladie des fumeurs invétérés. Il était passé par le rock, avait joué dans sa jeunesse dans un groupe monté par Adriano Celentano avant de dériver vers un type de chanson que n’aurait pas rejeté Jacques Brel sans que l’on soit dans l’imitation. Les titres inclus dans l’album donnent un aperçu de l’inspiration : «  il Dilemma », L’illogica allagria », L’Uomo Muore », «  Guardatemi Bene », «  Mi fa male il mondo », « L’impotenza »…

Comment caractériser cette musique qui s’insinue par tous les pores ? Qui mettre en miroir pour esquisser ce que l’auditeur peut ressentir ? C’est envoutant, dérangeant et déstabilisant comme du Robert Wyatt ou des compositions d’Astor Piazzolla, avec des fulgurances rock comme nées de sonorités de guitares électriques, pourtant absentes. C’est hypnotique, minimaliste, anxiogène, baroque. Et monstrueusement beau. Le port de voix de Maria Laura Baccarini qui est plus d’une tragédienne que d’une chanteuse sonne à mes oreilles étrangement argentin ou espagnol et pourtant l’âme éternelle de l’Italie est là. L’osmose de tous les ingrédients - les mots, les mélodies, les arrangements – emportent l’adhésion. Fascinant.

Philippe Lesage

Maria-Laura Baccarini & Régis Huby - Gaber Io e le Cose, Abalone, 2015

 

 

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