D’un côté, un standard New Orleans façon Allen Toussaint, cligne timidement, humblement, de l’oeil à Bessie Smith (« Weeping for Willow Blues »). De l’autre, un blues résonne à coup de bottleneck sur la Dobro juste avant le coup d’envoi d’un zydeco effréné, inattendu (« MLK Blues »). Ci-et-là surgissent quelques réminiscences musicales providentielles, perdues de vue à la mort des Big Bill Bronzy, Lightnin’ Hopkins et autres John Lee Hooker (« The Mighty Flood », « Please Don’t Leave Me »…). Les voix féminines de Leyla McCalla, Marion Rampal et Sarah Quintana viennent enfin ponctuer tout ce beau groove cotonneux aux senteurs de gumbo, d’un lyrisme à l’écho plus moderne, faisant somme toute la part belle au folklore cajun, et aux chants créoles d’Haïti.

Disons une chose : le deep south des Etats-Unis inspire bien souvent de fortes cavalcades musicales. Disons plus encore que la rencontre entre les frenchies du crew de Raphaël Imbert (sax lead) - Marion Rampal, Simon Sieger, Thomas Weirich et Pierre Fenichel de la Compagnie Nine Spirit, ainsi qu’Anne Paceo derrière les fûts et Alain Soler, directeur artistique de l’enregistrement et harmoniciste sur une piste - et le binôme à cube ricain Alabama Slim/Big Ron Hunter est de celles, inoubliables, faisant l’affaire du bon goût traditionaliste, sans trop rester perché dans le passé. Si, de ce premier disque, Raphaël Imbert parvient à extraire de Louisiane une sève musicale précieuse et éclectique, il y propose un pêle-mêle d’influences un tantinet disparates qui, bien que parfois rénovées à la sauce pop/folk/soul, se voient toujours dotées d’une essence culturelle au hiératisme bienvenu, conchiant alors ce mauvais fumé que chacun hume à sa manière dans les chartes du Billboard.

Précisons : « Help Me Lord » pourrait se présenter comme la progéniture anachronique d’une Jeanne Added s’accouplant au tourment psychédélique des Doors en plein bayou néo-orléanais, tandis que « Black Atlantic », par sa légèreté lancinante, s’offrirait comme un parfait contrepoint lyrique au titre d’introduction « MLK Blues », et que « Going for Myself » jetterait, quant à lui, les bases d’un revival modernisé des meilleurs années de la black pop 70’s et du British Blues Boom. Mais, à ces quelques allures de contemporanéité, s’offre le contre-pied du blues. Et du meilleur qui soit. Le retour à la vie d’une beauté nécessaire, mais délaissée par simple souci de productivisme; ce stakhanovisme musical propre au 21ème siècle… Hommage à Katrina, « The Mighty Flood » est à la blue note, ce que la manipulation est à la politique : guitare aréique, un orgue hésitant, tâtonnant, puis soupesant le feeling rythmique d’Alabama Slim, jusqu’aux interventions ponctuelles du saxophone de ce bon vieux Raphy ; comme se substituant à la trompette davisienne d’un Hot Spot. Mais ce dernier se fait plus pesant, plus imposant. Le solo de laiton se relâche finalement, là où reprend la guitare. A l’inverse d’un Hot Spot, l’espace pris par les solistes est moins un encadrement du silence où la guitare donne le rythme et le sax la plainte, qu’un enchainement fiévreux de soli s’étendant successivement sur le fil des crescendo et decrescendo. Un certain Big Joe Williams ne démentirait pas : « Le blues ne s’invente pas. On le ressent dans son coeur quand on pense au passé et quand les temps sont durs »…

Alexandre Lemaire

Raphaël Imbert & Co, Music is My Home. Act 1, Jazz Village, 2016

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