Qu’il est beau ce coffret comprenant un CD, un DVD et un copieux livret avec les traductions en français et anglais des poèmes de haute volée de Jorge-Luis Borges ( « Alguien Le Dice Al Tango »), Enrique Santos Discepolo ( « Uno »), Alfredo Le Pera ( « Volver »), Horacio Ferrer ( « Balada Para Mi Muerte ») ; il est dommage que l’éditeur n’ait pas inclus les textes en langue espagnole originale ( oui, on pourra nous reprocher, à nous , les critiques, d’être toujours des mal-embouchés). Le texte de présentation d’Emmanuelle Honorin donne les codes de lecture du genre (cette spécialiste vient de lancer un dictionnaire sur le tango et sa biographie d’Astor Piazzolla est devenue une référence) et c’est Frank Cassenti qui a filmé en clair-obscur Alma de tango  au Théâtre de l’Alhambra, à Paris.

Spectacle total,  Alma de Tango  tourne autour du danseur Jorge Rodriguez, de sa partenaire Maria Filali et de son épouse la chanteuse Sandra Rumolino et d’un quartet composé de Juan José Mosalini ( Bandonéon et direction musicale), Diego Aubia ( piano), Sébastien Couranjou (violoniste, partenaire depuis plus de vingt ans de Mosalini ; la plainte de cet instrument est essentielle pour définir l’âme du tango ) et Leonardo Teruggi (contrebasse). Disons d’emblée que les plages purement instrumentales sont un régal et que c’est un émerveillement renouvelé que la finesse musicale de Juan José Mosalini, ce bandonéoniste formé auprès des meilleurs dans sa carrière argentine (les orquestas d’Osvaldo Pugliese, de Horacio Salgan, la grande chanteuse Susana Rinaldi) et qui , une fois émigré en France, nous offrit un  Don Bandoneon  jamais sorti des mémoires (1979) et un album en trio avec le contrebassiste Patrice Caratini et l’immense pianiste argentin Gustavo Beytelmann ( 1983).

Il se traine une image poussiéreuse, le tango, et c’est bien triste parce que ceux qui ont eu la chance d’assister à des concerts de Piazzolla, qui ont ressenti le « duende » comme disent les aficionados du flamenco et comme Raul Garello, au bandonéon me le fila il y a quelques années... Après une longue traversée du désert, le tango a repris des couleurs en Argentine, et il serait bon que notre pays lui redonne la place qu’il mérite et qu’il avait connue du début du 20° siècle aux années 60. Son image désuète de danse de salon ne convient pas à sa force, trouvée dans l'interaction entre musiciens qui exprime les émotions les plus puissantes. Alma de Tango part en recherche de ces sensations, et donne envie de réécouter l' « Oblivion » de Piazzolla, les albums de Julio de Caro, Osvaldo Pugliese, Anibal Troilo... Ce qui n'a pas de prix !

Philippe Lesage

Juan-Josè Mosalini, Sandra Rumolino & Jorge Rodriguez, Alma de Tango, Accords Croisés/Harmonia Mundi, 2015

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