David Murray - Blues for Memo

David Murray, Blues for Memo (Motéma)

L’une des artères principales de Newark est fermée à la circulation. Les gyrophares bleu et rouge en alternance des voitures de police se reflètent sur le bitume mouillé en ce jour pluvieux de janvier. Les tambours africains rythment le cortège funéraire qui se dirige vers le Symphony Hall. A l’intérieur, des milliers de proches, amis, voisins, ou admirateurs venus de loin se pressent pour adresser un dernier adieu à Amiri Baraka. LeRoi Jones, chantre de la lutte contre l’hégémonie de la culture « blanche » aux Etats Unis, est mort.

David Murray, saxophoniste originaire d’Oakland, le berceau des Black Panters, et dont la carrière (longue de quatre décennies) est marquée par la lutte pour une meilleure reconnaissance de la culture afro-américaine, est dans les rangs.

Sur scène, s’enchainent discours et anecdotes, citations et récitations de poèmes slam. Saul Williams, rappeur, poète et acteur New Yorkais, scande un texte qui exhorte avec véhémence le défunt à se relever de son cercueil et à poursuivre son combat. Poursuivre la lutte contre la ségrégation, l’injustice sociale, la culture télévisuelle, c’est ce qu’entend bien faire David Murray, qui propose dès le lendemain au slameur de travailler avec lui et mettre en musique ses textes.

Il aura fallu quatre ans pour que le compositeur adapte longuement sa musique au rythme des mots de l’écrivain. Et Blues for Memo illustre une parfaite fusion entre musique et spoken word, l’une ne servant pas l’autre, l’autre n’assommant pas les mélodies des musiciens. La plume contestatrice et engagée du poète trouve un soutien indéfectible dans les lignes de sax qui viennent appuyer à point nommé une ponctuation ou mettre en lumière un vers.

Le dialogue avec les musiciens est fluide et complice, laissant la part belle aux chorus d’un David Murray toujours tellurique, sur un décor aux harmonies colorées par le piano d’Orrin Evans, dans une mise en scène guidée par la batterie aux allers-retours incessants entre jazz et hip-hop de Nasheed Waits.

C’est la forme d’un vibrant hommage aux compagnons de combats disparu que prend Blues for Memo, nommé en mémoire de Mehmet « Memo » Uluğ. Enregistré à Istanbul, l’album est un tribut au fondateur du label Pozitif Muzic en Turquie, qui produisit en son temps Sun Ra, Pharoah Sanders et autres jazzmen d’avant-garde, (dont David Murray).

Pour le saxophoniste, le temps des chorus incandescents des  « Special Edition » de DeJohnette semble révolu. Le musicien emblématique de la Loft Generation, qui poursuivit la vague free-jazz des 70’s, semble définitivement, après une période de retour aux sources de la musique africaine et caribéennes, avoir acquis la sérénité d’un Sonny Rollins, son mentor, qui lui donna la vocation après qu’il eut assisté à l’un de ses concert à l’âge de 15 ans. Le jeu du saxophoniste est affirmé, le souffle est sûr, les phrasés maîtrisés. C’est un David Murray mature et déterminé que nous retrouvons sur ce nouvel opus.

De la première note à la dernière rime, la musique nous happe et nous tient en haleine, nous entraîne vers des scènes aux climats changeants, dans une pièce de théâtre au scenario bien agencé. Les actes s’enchaînent, « Red Summer » d’Ismaël Reed fait référence à la tuerie de Charleston, texte chanté d’une voix poignante et attisée par la batterie. « Citizens » reprend un poème de Saul Williams qui évoque l’iniquité des genres dans notre société. «Cycles and Seasons » dénonce la pollution engendrée par l’extraction de métaux précieux. D’autres titres comme « Forever Brothers » ou « Positive Messages » parlent d’eux même…

Mais la musique n’est jamais en reste, la fraîcheur de l’interprétation et l’imagination ludique des chorus des musiciens allégeant le poids des mots de Saul Williams. Nous retiendrons notamment la version enthousiaste du « Enlighment » de Sun Ra. « Blues for Nemo » met en perspective la carrière du saxophoniste - en passe de devenir une légende vivante du jazz - son histoire, ses inspirations, et le combat qu’il partage avec des artistes engagés – Amiri Barak, Saul Williams -  dans une forme contemporaine ou rarement la synergie entre texte parlés et musique n’aura été aussi jubilatoire.

Chroniques - par Xavier Leblanc - 6 mars 2018


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