August Greene - Common, Robert Glasper & Karriem Riggins

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Immanquable!

August Greene, Common, Robert Glasper & Karriem Riggins (Amazon Music, 2018)

On peut être un pianiste de jazz accompli et décider de faire fi des conventions. On peut être un rappeur décoré et garder la tête sur les épaules. On peut être un batteur de jazz et décider de briller dans la production. Glasper, Common et Riggins nous le démontrent à maintes reprises. Leurs derniers albums respectifs s'érigeaient dans cette lignée. ArtScience (2016) nous présentait un Glasper encore plus enclin à délaisser le jazz pour explorer le groove transgenre. Black America Again (2016), fidèle à la charge sociale chère à Common, n'était que célébration de l'identité noire. Quant à Headnod Suite (2017), cela aura été le « Donuts » de Karriem Riggins.

Camarades de route dans l'amitié et la vie professionnelle, les trois compères nous gratifient d'un album commun, sous le patronyme énigmatique d'August Greene. Mais plus qu'un trilogue institutionnalisé, cet album constitue l'avènement de Common en vrai leader spirituel. D'une main de maître, il préside la session et rêve d'un éventuel mandat à la Maison Blanche: « Had our first black prez, I'ma be the » (« Black Kennedy »). Glasper et Riggins sont les travailleurs de l'ombre qui permettent à Common de s'élever. Et pour cause, aucun sample n'a été utilisé sur l'album, tout est fait maison. Riggins charpente un jeu qui balance entre des boucles carrées et des beats humanisés à la J Dilla, et les accords minimalistes de Glasper peignent un cadre harmonique éthéré sans velléité narratrice. Le message, il appartient à Common de le véhiculer.

Le rappeur de Chicago recycle les thèmes de la méditation, la foi, et le changement qu’il a déjà développés auparavant, mais ceux-ci ont pris une coloration différente dans l'Amérique de Trump.  La fuite en avant est un élément narratif important, en témoignent les titres « Fly Away » et « Let Go ».  Mais dans un élan de rationalité, Common affiche une volonté de prendre les choses avec sérénité et questionne ses pulsions: « the subject is matter over mind » d'abord sur « Practice », puis « it's mind over matter » sur « No Apologies ». L'élément autobiographique est également en filigrane, avec un clin d'œil appuyé à ses anciennes compagnes : « Looking past my exes like I'm YZ » (« Fly Away »), une punchline qui serait presque un clin d'œil à son collègue Kanye West avec qui il partage une relation de travail importante.  Et puis dès le début avec « Meditation », il y a cette ouverture philosophique: « tryna get out of a sunken place / A blackness that isn't defined by a time and space ». La « sunken place », c'est cet endroit du subconscient qui est présenté dans le film de Jordan Peele, Get Out, une référence qu'Erykah Badu avait mentionné dans un entretien il y a quelques mois.

Tout se retrouve dans les lyrics donc, l'identité noire, les blessures sentimentales. Et Common de fustiger « the gravity of love » dans « Fly Away », tout en laissant Samora Pinderhughes, collaborateur sur l'album, raisonner sur sa transition vers le paradis dans « Let Go », sa manière à lui de repenser l'insoutenable légèreté de l'être. La voix feutrée de ce dernier, présente sur plusieurs des titres de l'album, magnifie la musique contemplative du duo Glasper/Riggins. Pour la petite histoire, il s'agit du frère d'Elena Pinderhughes, flûtiste jazz qui avait déjà accompagnée Common, Glasper et Riggins lors de leur prestation dans la bibliothèque de la maison blanche. Une histoire de famille.

En bon patriarche, Common harangue sa tribu sur « Black Kennedy », une ode à ces grands hommes qui on su allier responsabilités et cool. « Royalty with black identity » rappe-t-il, et cela sonne étrangement comme le « royalty inside my DNA » de Kendrick Lamar. « No Apologies » utilise un lexique similaire mais sa musique saccadée, quasi incantatoire, poursuit l’ exploration artistique plus franche déjà entamée avec les accents ethniques de « Fly Away ». Curieusement, c’est « Aya », le seul titre instrumental de l’album qui a le plus attiré mon oreille. Le groove sec de Riggins contrebalance parfaitement l’orchestration riche, alors que Glasper égrène quelques notes qui procurent cette coloration néo-soul. C’est le genre d’intermède musical qui donne du corps à l’album, tout comme le retour sur le devant de la scène de Brandy rafraichit sur « Optimistic ». Cette reprise d’un gospel des années 90 permet à Common de plaquer plusieurs couplets créés pour l’occasion, et une fois de plus, de démontrer sa précision rythmique.

Chroniques - par Willy Kokolo - 20 mars 2018


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