The Indispensable Fats Domino 1949-1962

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Fats Domino, The Indispensable Fats Domino 1949 - 1962 (Frémeaux & associés)

Antoine Domino dit Fats Domino nous a quittés le 24 octobre dernier à l’âge canonique de 89 ans. Il avait largement disparu des radars depuis la fin des années soixante bien qu’il ait laissé une marque indélébile dans la musique populaire. Et par un drôle concours de circonstances, en terrasse de café face à la Gare du Nord, nous échangions avec Bruno Blum qui venait de faire paraitre un coffret de six cd couvrant la période du label Imperial, celle des années 1949-1962. Cette somme conçue quelques mois avant la disparition du chanteur est un travail éditorial parfait tant au niveau des crédits, de la sélection du répertoire en cent-vingt titres essentiels que du mastering. Soit une occasion rêvée de débattre sur la figure de celui qui fut l’artiste noir le plus vénéré de l’Amérique blanche à l’époque où les disques de la communauté noire étaient classés dans le Billboard sous la rubrique « race records » puis dans celle, pas moins raciste, de « rhythm and Blues ».

Que me dit Bruno Blum ? Des éclaircissements, sans langue de bois : « Fats perce plus que les autres, parce que Lew Chudd, le fondateur d’Imperial, bossait sa promo - c’était son métier à la base - et graissait la patte des radios et aussi parce que Fats était consensuel, oncle Tom à fond, un peu comme Armstrong ». Et d’ajouter : « Ses musiciens formaient le meilleur groupe de blues pour danser de la région. Ce qu’il proposait, c’était du pur rock ; il l’a même défini ; même si certains critiques de la presse musicale persistent à la cataloguer artiste de R&B. Elvis disait qu’il avait inventé le rock et il était le héros de Little Richard ». Et de conter un fait peu mis en avant à ma connaissance : « Elvis Presley allait l’écouter à Memphis jusqu’à en payer le prix d’une cabale de la presse conservatrice et d’extrême droite qui considérait, en cette période de ségrégation raciale sévère, qu’un blanc ne devait pas assister à un concert d’un noir. C’est le moment où on commence à dire que Elvis chante mal et que son manager, le fumeux Colonel Parker, l’envoie à l’armée pour calmer la vindicte ».

Avec sa face rubiconde, sa corpulence de pilier de rugby, ses doigts boudinés chargés de bagues, tout était là pour qu’on affuble Antoine Domino du qualificatif de Fats ; comme Fats Waller. Les deux semblent partager une même envie de croquer la vie, une même faconde, une même bonhommie. Mais ce n’est pas suffisant pour décrire le talent unique du personnage et le rôle qu’il va tenir dans l’histoire de la musique populaire américaine.

De nombreux ingrédients - son ascendance cajun, des racines haïtiennes et indiennes, une grand-mère qui fut esclave, sage-femme et prêtresse animiste, ses références implicites au piano boogie d’un Meade Lux Lewis, à Charles Brown, Amos Milburn, Big Joe Turner et Louis Jordan - font que Fats assure la synthèse de l’héritage créole et afro-caribéen des musiques populaires de New Orleans d’autant qu’il peut s’appuyer sur les compétences du trompettiste néo-orléanais Dave Bartholomew  qui écrit des arrangements innovateurs pour les cuivres qui ne manqueront pas d’innerver la soul et le funk à venir. Ensemble, les compères assurent en un souffle de quelques années  la transition entre le Jumpin’ Blues (blues rapide pensé pour la danse) et le Rock and Roll.

Oui, on peut considérer, comme le faisait Elvis Presley, Fats Domino comme le fondateur du R’n’R. Il l’a défini, avec ses tempi rapides, ses paroles simples. Certes, des disques venus des studios californiens portaient déjà la mention rock à connotation sexuelle dans leur titre  (Memphis Slim : » Rockin’ The House » ; « Good Rockin’ Tonight » de Roy Brown, par exemple), mais ce sont des DJ des radios new-yorkaises, comme Alan Freed, qui vont imposer le terme auprès des teenagers blancs de la génération du baby boom et la jeunesse de la communauté noire , celle qui savourait aussi les balades langoureuses idéales pour les surprise parties, pour reprendre la formule de l’époque.

La musique comme lien fédérateur ? A l’époque de Fats Domino, le public noir était parqué au balcon des théâtres et, dans les salles de danse, une corde séparait les publics noir et blanc. La chaleur des concerts de Fats effaçait les frontières. Il faut bien qu’il y ait quelques messies pour faire basculer des lois scélérates.

Chroniques - par Philippe Lesage - 14 février 2018


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