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Kellylee Evans & Eric Legnini – Duc des lombards, 10/12, 22h

 

La musique a le pouvoir très concret de nous faire vibrer, parce qu’elle est intimement liée à la vie, aux organes et au sang. Kellylee Evans nous en a fait preuve mercredi soir au Duc des Lombards en compagnie du pianiste Eric Legnini, où le duo a montré que le jazz pouvait prospérer bien au delà de ses frontières.

Car du fait de la division proprement académique entre les genres et les styles, nous avons une tendance manifeste à la stricte catégorisation. Or le jazz, musique noire-américaine issue d’un milieu urbain d’abord underground, a des racines similaires à ce qu’on appellera plus tard la Soul music et le Hip hop : pourquoi alors se priver de faire émerger de ces trois entités apparemment distinctes une unité à part entière ? Le concert de mercredi soir semblait tout entier commandé par cette volonté d’innover tout en restant fidèle à l’histoire et transparent par rapport aux sources.

Cette honnêteté artistique s’est illustrée à plusieurs reprises, dans les mots ainsi que dans les sonorités. D’abord, parce que Kellylee a présenté la première partie du set comme un hommage à Carmen McRae, chanteuse noire ayant débuté dans les années 1940 à l’époque de Billie Holiday, mais qui demeure méconnue d’un public sur lequel elle a pourtant exercé une influence considérable. Ensuite, parce que le pianiste Eric Legnini, qui mérite entièrement sa notoriété, jouait un stride proche de celui d’Erroll Garner, un blues parent d’Oscar Peterson, tout en y mêlant les rebondissements guillerets de Thelonious Monk et le côté pop mélodique de Keith Jarrett. Et enfin, parce que la voix de la chanteuse canadienne, lisse et maitrisée, puissante dans les graves et subtilement nasillarde dans les aigus, rappelait celle de Nina Simone, tant elle exprimait quelque chose qui semblait venir du fond du cœur.

L’artiste authentique est un découvreur qui cherche à percer les mystères de la vie en rendant sonore et mélodique une révélation dont il a fait l’expérience en secret. En ce sens, pour émouvoir, il faut être assez généreux pour s’investir corps et âme dans un travail qui vise à laisser transparaître à un public quelque chose qui est normalement trop intime pour être communiqué. Nous ne pouvons que remercier Kellylee et son compagnon de scène de s’être démenés pour cette cause.

Ce pouvoir de la musique s’est manifesté de façon éclatante lors de l’interprétation de Stolen Moments. Devenu un standard de jazz depuis l’album du septet d’Oliver Nelson en 1964, la chanson donne la parole à une femme seule qui, au milieu de la nuit, se laisse emporter par le souvenir déchirant d’un amour passé. Le poids de cette situation tragique résonnait mercredi soir dans la voix de la chanteuse qui, passant admirablement d’un registre très grave à une voix de tête bien plus aigüe jusqu’à l’extinction presque complète, nous donnait l’impression d’assister aux pleurs d’une personne laissée pour compte et livrée à elle-même.

Or, pour interpréter cette chanson d’une manière aussi personnelle, il faut d’abord avoir saisi le sens de la situation qu’elle décrit, c’est-à-dire à la fois avoir une conscience profonde de ce qu’est la solitude et le désespoir, mais aussi savoir ce que signifie l’amour d’un point de vue universel. La presse a raison d’encenser Kellylee Evans pour son talent, parce qu’elle fait partie de ces artistes qui donnent véritablement quelque chose à leur public.

 Vincent Granata

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