Dimanche dernier avait lieu à L'Improviste la deuxième édition de Ça tricote à l'improviste, une collaboration entamée au mois de février avec le Tricollectif. Chaque mois, ce collectif de musiciens réunit deux de leurs formations pour un set chacune. Cette édition proposait le Trio à lunettes suivi de Toons pour une soirée des plus intéressantes qui a bien mis en exergue l'innovation et l'esprit décalé comme les crédos du collectif. Léger débardeur sur les épaules, lunettes solidement fixées sur le nez, les musiciens du trio sont entrés en scène avec l'allure de jeunes intellectuels perdus sur une plage. Mais l'accoutrement ne laisse présager que l'envie de nous surprendre. Pas question de se prélasser, du soleil il n'y en a pas et les lunettes sont de vue. L'univers onirique du trio ne relève pas de la rêverie facile. On est bousculés, tirés dans tous les sens par une improvisation particulièrement tumultueuse. Dans « JAG» - du nom de la série américaine – le batteur Théo Lanau immisce quelques allusions de rythmes martiaux dans l'introduction. Tous les morceaux offrent leur part respective aux harmonies dissonantes. La section rythmique du trio est réduite avec la présence d'un saxophone à la place de la contrebasse. Ce choix qui les éloigne du trio piano/contrebasse/batterie a le mérite de donner à chaque instrument une voix égale. La batterie notamment ne se contente pas de l'accompagnement mais bénéficie d'un rôle plus proche de l'instrument mélodique, dans le sens où elle ne sert pas de base sur laquelle le piano décline ses accords, mais bien de soliste à part entière. Avec le troisième morceau on se croirait égarés dans une jungle brumeuse où tout nous paraît trouble ; c'est l'impression reçue et confirmée lorsqu'à la fin Quentin Biardeau nous annonce le titre : « Réveil difficile ». C'est ce que nous avons tous connu, dit-il, lors de nos lendemains de soirées. Puis « Récollection » nous pousse à l'introspection ; fait rare, les trois musiciens jouent de concert, crescendo, alors que le saxophone souffle tout son soûl avant de redescendre jusqu'aux murmures qui frisent le silence. Nous sommes dans un véritable laboratoire musical, ou peut-être un garage où s'entremêlent dans une stridence, frottements et pincements ; où le silence laisse soudain place à un tempo prestissimo que le saxophoniste ponctue de coups de sifflet et de pistolet. Pour conclure, au piano électronique – posé sur le haut du piano à queue – Léo Jassef lance des sons d'orgue, alors que le batteur tape sur ses cymbales comme sur un gong : la messe est dite.

Après la pause, les musiciens de Toons sont sortis de la loge en grande pompe, présentés comme des vedettes par Quentin Biardeau. Toons est un quintette né de la réunion de deux trios du Tricollectif, à savoir Marcel & Solange et le Théo Ceccaldi trio. Le groupe est l'une des manifestations de cette communauté d'esprit qui règne dans le collectif. Ainsi, la transition entre les deux sets allait-elle de soi. Cette deuxième partie étant toutefois plus vive, exécutée d'une traite comme un long morceau, et sans aucun moment de complet silence. Elle a débuté dans une cacophonie élégante, avec Valentin Ceccaldi qui, en pizzicato sur son violoncelle, pose le temps d'une atmosphère angoissante de film à suspens. Les musiciens se révèlent être tellement en place dans l'exécution que l'on en viendrait à se demander quelle est la part d'improvisation. Tout s'enchaîne du début à la fin sans que l'on puisse sourciller, et cela même alors que le groupe traverse une multiplicité de registres. La dissonance peut d'un coup laisser place au (magnifique) solo mélodieux de Gabriel Lemaire, qui change le baryton pour l'alto ; le silence puis les envolées virevoltantes de Théo Ceccaldi au violon. On sent que le groupe est animé par la volonté de constamment étonner. En témoigne l'éclectisme qui se manifeste par des variations parfois aussi soudaines que surprenantes. Les musiciens changent de posture et d'attitude - ce qui n'a pas manqué de saisir le public, plus charmé que dérangé – avec une aisance déconcertante. Le Tricollectif est à découvrir absolument. Les neuf formations qui le compose offrent un rang suffisamment important de concerts auxquels assister. À noter qu'ils organisent Les soirées tricot à La générale dans le 11ème, un festival qui aura lieu du 23 au 27 avril. À ne pas louper !

Florent Servia

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