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Grosse soirée ce vendredi  5 septembre, à la cité de la musique, salle Charlie Parker, pour le festival Jazz à la Villette: tout d’abord, le trompettiste Ambrose Akinmusire et son quartet. Véritable étoile montante du Jazz, il est de plus en plus omniprésent sur les grandes scènes des festivals. 

Sa performance est suivie d’un évènement exceptionnel : les émouvantes retrouvailles de deux musiciens incontournables de notre génération. Il s'agit de l’israélien Avishai Cohen (le célèbre contrebassiste, pas le trompettiste du même nom) et du génial guitariste new-yorkais Kurt Rosenwinkel.  J’avais assisté au set d’Ambrose Akinmusire à « Jazz à la Défense » en juillet, et j’avais été déçu par le son. Présenter ce quartet de Jazz acoustique en extérieur (sous la pluie) sur une grande scène avait fait perdre un peu de son humanité à la musique généreuse du trompettiste. Dans cette salle Charlie Parker, pour mon plus grand plaisir, Ambrose semble plus dans son élément, et la musique s’en ressent. Il nous livre le même set qu’à la Défense, mais avec un meilleur son, plus de conviction et plus d’énergie.

Concentré, faisant peu de pauses entre les morceaux, son interaction avec le public ne se limite qu’au strict nécessaire, non pas par timidité, mais dans un souci permanent de ne pas briser la communication télépathique qui règne dans son quartet. Nous n’avons pas affaire à un show-man, mais bien à un Jazzman, et ça fait du bien. Il faut dire qu’Ambrose, en plus d’être un leader et un compositeur audacieux, est l’un des plus grands techniciens de son instrument en activité (oui, il peut jouer des quarts de tons à la trompette SANS quatrième piston et surtout SANS en faire tout un fromage - suivez mon regard….). Sa sonorité si douce (on croirait parfois entendre un bugle), son phrasé et ses phrases sinueuses et spontanées nous font oublier les années de travail et toutes les difficultés techniques de cet instrument capricieux.

Heureusement, ce n’est pas pour cela qu’il tire la couverture à lui, bien au contraire: avec une grande simplicité, il laisse beaucoup d’espace à ses compagnons pour s’exprimer, qui le lui rendent bien et s’en donnent à cœur joie. Pleins de lyrisme, les dialogues en duo entre le leader et le pianiste Sam Harris sont les grands moments de ce concert. Le jeune batteur Justin Brown, doté lui aussi d’une technique incroyable, donne l’impression d’être à 200% pendant toute la durée du set. Quant au contrebassiste Harish Raghavan, plus discret, tel un Ron Carter des années 60, il ne prend pas de solo mais apporte le liant qui fait tout le son du groupe. La musique qu’ils nous livrent est sophistiquée sans être prétentieuse ou tape à l’œil. Bref, on n’a pas le temps de s’ennuyer.

Après 20 minutes d’entracte, arrive le moment tant attendu: Avishai Cohen invite son vieux compagnon Kurt Rosenwinkel à partager la scène avec lui et son trio. Nous n’avions pas entendu ces deux musiciens jouer ensemble depuis 1996 et le superbe « East Coast Love Affair », premier album de Kurt, où on peut les entendre jouer en trio un répertoire majoritairement composé de standards, en compagnie du subtil Jorge Rossi à la batterie (musicien bien connu des fans de Brad Mehldau). Depuis, Avishai et Kurt ont pris des directions si différentes qu’il est difficile aujourd’hui d’imaginer qu’ils aient pu venir du même terreau musical. Chacun représente à sa manière un pan du Jazz moderne, faisant d’eux en quelque sorte l’alpha et l’omega du Jazz de ce début du 21ème siècle.

Doit-on encore présenter Avishai Cohen? D’origine israélienne, le contrebassiste arrive à New-York en 1992 et peut, dès 1998,  être entendu aux côtés de Chick Corea. Fort de cette renommée, Avishai fait très vite ses premiers pas en tant que leader et trouve dans la formule du trio Piano/Contrebasse/Batterie sa formation de prédilection. Son style arrive à maturité en 2008 avec l’album « Gently Disturbed » où l’on trouve Shaï Maestro au Piano et Mark Guiliana à la Batterie (deux musiciens qui, révélés à l’époque, jouissent aujourd’hui de solides réputations en tant que leaders). Avishai (qui à présent n’hésite pas à chanter) touche un très large public en nous proposant un jazz accessible, d’un grand lyrisme, porté sur le groove, avec des parties de piano très écrites et très ouvertes aux influences classiques et au folklore israélien.

Kurt Rosenwinkel, quant à lui, est un guitariste dont l’éblouissante technique est toujours au service d’une musicalité exceptionnelle. Il se forge une solide réputation dans le milieu du jazz new-yorkais dès le début des années 90, en jouant entre autre avec Mark Turner, Jeff Ballard, Brad Mehldau, ou encore Joshua Redman. Artiste touche à tout, sa très riche discographie balaye une grande partie de la musique américaine allant du Be-Bop (« Intuit », en quartet avec le pianiste Michael Kanan) au Hip-hop (« Heartcore », produit par Q-Tip du groupe de rap A Tribe Called Quest) en passant par les grands ensembles (« Our Secret World » avec l’OJM) ou le Jazz moderne « post-bop » typiquement New-Yorkais (« The Next Step », « Deep Song », Reflections »…). Kurt est de ceux qui font évoluer la guitare jazz à grand renfort de pédales à effets et de recherches sonores audacieuses. La plupart des guitaristes actuels sont d’une manière ou d’une autre sous son influence, ce qui en fait un des musiciens de jazz les plus importants et les plus respectés de notre époque.

 

 

Après une courte introduction et un morceau en trio, Avishai invite sur scène une personne qu’il présente comme « l’un de ses grands amis » et « l’un de ses musiciens préférés ». Kurt arrive alors, sans un mot pour le public, sa fidèle casquette vissée sur le crane. Les choses sérieuses commencent. Point faible : Kurt passera tout le concert avec un son trafiqué extrêmement synthétique (proche de celui que l’on peut entendre sur son dernier disque «Star of Jupiter »). Fort heureusement, la beauté de ce concert se situe ailleurs.

Il est touchant d’observer ces deux grands musiciens, si différents, faire des concessions pour jouer la musique de l’autre, le tout sans se renier. Grosso modo, ils alterneront une composition chacun pendant tout le concert. Il était beau d’entendre Kurt jouer avec ce son étrange sur les compositions si accessibles de son ami. Tout comme il était beau d’entendre Avishai faire autre chose que ce à quoi il nous avait habitués depuis « Gently Disturbed ». Après tous ces albums jazz world, Avishai Cohen nous avait presque fait oublier quel grand contrebassiste de jazz il est. Il nous l’a rappelé ce soir en jouant les superbes compos de Kurt, le grand moment du concert étant un morceau du guitariste, « Use of Light », planant à souhait, évoquant la froideur et la puissance d’un gratte-ciel new-yorkais perdu dans la chaleur d’un désert israélien.

Le pianiste Nitai Hershkovits et le batteur Daniel Dor ne sont évidemment pas en reste dans cette fête. Cela fait plusieurs années que Avishai nous présente des trios ressuscitant l’esprit du désormais mythique trio avec Maestro et Guiliana. Malgré cela, Nitai Hershkovits et Daniel Dor se montrent autant à l’aise sur le répertoire de leur leader (qu’ils semblent connaître sur le bout des doigts) que sur celui de Kurt. C’est avec un grand plaisir que nous découvrons un Nitai affranchi de la pesante influence de Shai Maestro. Quant au batteur, discret et subtil, il nous impressionne par sa grande maîtrise des balais.

En sortant de cette grosse heure et demi de set, plusieurs questions me viennent à l’esprit : la collaboration va-t-elle durer ? Un disque est-il en préparation ? Et surtout comment les fans d’Avishai, majoritaires ce soir dans la salle, ont-ils perçu la musique de Kurt, si belle et cérébrale, aux antipodes du Jazz accessible du contrebassiste israélien ? Espérons que cette collaboration révélera à un plus grand public l’art subtil du guitariste. Et remercions Avishai de renvoyer l’ascenseur à son vieux partenaire. Il le mérite.

Martin Cazals