DSC04559 Où l’on comprend le génie de la France, de Djam et de Millau en Jazz

Un mot restera pour toujours gravé en moi aux côtés des quatre lettres formant élégamment le nom de Sète: insolation. Après une soirée de migraines passée à subir les viles moqueries de mes compagnons de route, je me cale rageusement à l’arrière de la Twingo direction Montpellier. Et la Méditerranée qui s’efface peu à peu dans le pare brise arrière conserve à jamais le souvenir de mon humiliation. Montpellier est la capitale historique du Languedoc, que nous sillonnons innocemment sans nous soucier du projet gouvernemental de rattachement de la région au Midi-Pyrénées voisin. Notre étape montpelliéraine ne nous permet de toute façon pas d’admirer les voluptés de la place de la Comédie : nous faisons une halte dans les locaux de radio Clapas en bordure de la ville. L’accueil qui nous y est réservé adoucit mon humeur et mon épiderme, et une petite heure d’interview nous en convainc pour de bon : nous sommes jeunes et absolument prodigieux. Encore mieux lorsque c’est qui radio Clapas nous le dit! L’ego enflé comme une pastèque OGM, nous reprenons la route pour Millau sur des airs de rockabilly, qui rodent dans la voiture depuis désormais trois jours. Cette étape est ridicule : à peine une heure. Il a suffit de quelques jours pour faire de nous de vieux routiers tatoués avalant les kilomètres comme un Millavois les tranches de Roquefort. Il n’empêche que la Twingo fut encore le théâtre de discussions élevées sur la magnificence des Causses ou du renouvellement de la critique cinéma. Arrivés au-dessus de Millau, nous décidons que décidément Las Vegas Parano est un film surfait.

 

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À tous les ignorants empruntant le plus haut viaduc d’Europe, remarquable et remarqué ouvrage du génie français, la fière cité qui lui a fait don de son nom mérite que l’on s’y arrête. D’abord pour sa beauté médiévale, qui fige de stupeur l’américanophilie de Benoît imaginant immédiatement un touriste californien découvrir ces ruelles étroites. Ensuite pour Millau en Jazz. Nous sommes immédiatement emmenés à l’internat du collège Marcel Aymard où nous tiendrons nos quartiers pendant le festival, avant qu’Agnès nous fasse visiter l’ensemble des locaux où nous découvrons que chaque membre de l’organisation s’évertue à repousser les limites de l’affabilité et de la convivialité.

Beer buch’s blues

Cette gazette donne l’illusion trompeuse que nous passons notre temps à manger. Pure calomnie, mais la succulente cuisine de Millau en Jazz est tout de même coupable de l’embonpoint apparu dernièrement sur nos corps jadis sculptés dans le marbre. L’école Paul Bert de Millau accueille la cantine des bénévoles où nous rencontrons autour de viandes mijotées exquises de nouvelles passions et des compliments souvent enthousiastes. Un soir ensoleillé de juillet, c’était un vendredi, Shaï Maestro et son trio nous invitèrent même à leur table pour partager un bon repas. Il fallait voir les larmes retenues par Florent et Benoît, soudain redevenus enfants, lorsque Ziv Ravitz leur avoua le fond de sa pensée sur Tapage: « You’re freaking amazing, guys ». Temps intense de travail, les repas ne se limitent pas à la culture de notre beer buch comme Juliette aime appeler dans son alsacien natal l’appendice adipeux que ce tour développe insidieusement sur chacun de nous. Question travail, Millau en Jazz facilite les choses. On aura compris que Guillaume Perret m’a galoché toute la nuit de son insouciance tranquille. Au-delà du saxophoniste, toute la programmation du festival frôle le sans-faute, faisant alterner l’audace et la sécurité (Shaï Maestro, donc), le calme et la tempête (Shaï Maestro), la folie et la grâce (Shaï Maestro), les jeunes et les vieux… Toute la ville est impliquée - au moins géographiquement - dans la fête et le chemin du CREA au club devient dès le premier soir un rituel qu’on a plaisir à honorer.

DSC04615 Bien décidés à profiter de ces conditions idéales, Benoît empoigne fermement le steady cam pour filmer nos micros-trottoirs improvisés. L’idée d’interroger n’importe quel badaud et particulièrement ceux qui ne se préoccupent pas du festival est excellente, notamment sur le papier, mais implique concrètement que nous nous prenons une somme de refus qui écrase notre joie naïve. Un soupçon d’abnégation nous permet tout de même d’obtenir quelques images précieuses pour le documentaire, grâce aux membres de Radio Larzac, aux deux jeunes amateurs du mélange jazz et drague, du garde de la sécurité ou du père ingénieur du viaduc de Millau. Ce tour de France est psychologiquement éprouvant, aurais-je jamais la force de l’accomplir? Cette question ne se pose de toute façon plus… De chaudes larmes dévalent ma face rougie, car Millau est l’ultime étape de mon voyage avec Djam. Nous avons déjà retrouvé Sophie qui accompagnera l’aventure jusqu’à Bordeaux, attendant Victor pour remplacer Juliette derrière la caméra. Alors que Florent achève son interview petit-déjeuner avec les Groove Catchers à l’internat, que le jus d’orange acide et le mauvais café agitent sans pitié mes entrailles et que le besoin de sommeil se fait impérieux, alors que je suis contraint par cette rédaction de refaire le fil de la semaine écoulée, alors que Benoît et Juliette poursuivent leur nuit sans se soucier de ma peine, alors que la pluie tombe par la fenêtre où elle a remplacé sans vergogne le soleil d’hier, alors que tout s’emmêle dans les sanglots de mon âme écoeurée ; je pleure. Ce fut une belle semaine, pour entamer un beau mois.

Bon vent!

Pierre Tenne

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