Les meilleures choses, hélas... La fin de notre entretien avec Alex Dutilh, où il est question de passion musicale, de pelote basque, de la préparation des entretiens avec les légendes du jazz.  Pierre Tenne : En retraçant tout ton parcours, pense-tu que cette histoire d’un passionné qui devient journaliste de radio et rédacteur en chef d’un journal spécialisé serait possible dans le milieu actuel du jazz ? Ou les choses ont-elles vraiment évolué ?

Le contexte a radicalement changé. Par exemple, quand on était tous bénévoles à Jazz Hot dans les années 70, il y en avait un qui était représentant en vin, un qui bossait à la préfecture de Paris, un qui était ingénieur, moi j’étais douanier, un qui était dessinateur humoristique dans la presse… On avait tous des métiers, parce que c’était une époque où il y avait le plein emploi : on pouvait se permettre d’avoir un hobby qui nous coûtait de l’argent. Mais c’était une passion. Aujourd’hui, dans votre génération, il faut se battre pour trouver un boulot. Et quand tu l’as, il ne faut pas faire le mariole. Nous on pouvait faire les marioles ! (rires). On savait qu’on allait en retrouver un autre. Donc ça c’est un contexte vraiment différent.

Après quand j’ai fait la connaissance de Florent, ou quand j’ai vu débarquer Mathieu et Nikola à Jazz Magazine, ou que j’ai vu arriver des jeunes à Jazzman comme Thierry Lepin, qui était étudiant à l’Idhec et qui avait une telle passion que je lui ai proposé d’écrire parce que sa passion m’a touché, je me dis que ces garçons (j’epère qu’il y aura de plus en plus de filles) sont dans la position où je peux à mon tour jouer un rôle positif… Donc je pense qu’il est possible d’ouvrir des portes, mais le contexte global est tellement différent que c’est peut-être plus difficile de monter un projet à long terme. Mais moi je n’ai jamais eu de plan de carrière ! Tout ce que j’ai pu faire s’est fait par des hasards : être au bon endroit, au bon moment, face à la bonne personne […]. Mais si tu n’as pas la passion rien n’est possible. […]

Ce que je trouve incroyable, rétrospectivement, c’est qu’on est quelques-uns à n’avoir jamais vu leur passion s’étioler. Par exemple Pascal Anquetil, qui a dirigé le centre d’information du jazz et qui est désormais à la retraite. Moi, ce matin, avant de venir ici, la concierge me laisse le courrier devant la porte. A 11h j’y vais, parfois j’y vais à 11h moins le quart pour voir s’il y est déjà, à 11h et quart s’il y est pas… A 11h et quart il y est, je me dépêche d’ouvrir pour voir ce qu’il y a, tu vois ? Et j’adore écouter les trucs qui viennent d’arriver ! Et quand c’est des noms que je ne connais pas… C’est arrivé ce matin, un truc assez improbable. « Mais qu’est-ce que c’est que ce truc là ? Ce n’est pas pour moi ! » Et finalement, j’ai trouvé deux ou trois plages formidables dessus. Et je sais que demain ce sera pareil. C’est vachement bien !

Et Pascal est comme ça, Arnaud Merlin est comme ça, Frank Bergerot est comme ça. Il a fait beaucoup de jurys, et il aime bien écouter les gens qu’il ne connaît pas. Tu vois, aller écouter pour la x-ième fois Brad Mehldau, je peux le faire, parce que je prends mon pied. Mais j’aime bien aller écouter Enzo Carniel, le jeune mec qui va faire la première partie de Shepp. Qui est le prochain ? Hier, quand vous êtes passés [nous sommes allés la veille à la rencontre d’Alex pendant l’enregistrement de l’émission Open Jazz à France Musique, ndlr] : Elio Villafranca. Quand j’ai mis le disque chez moi, j’en avais jamais entendu parler ! Je me suis dit « Whao ! Le mec, il joue terrible ! En plus il compose, il a un super casting à côté… » Et personne ne m’en avait jamais parlé de ce mec. Parce qu’il avait déjà joué plusieurs fois au Dizzy’s Club. Ça fait partie du plaisir.

Avec la notoriété. L’autre plaisir, ce sont les longs entretiens que je fais. C’est un autre trip. Je me fais mes cours de philo, en fait (rires). Passer trois heures chez Ahmad Jamal, ou chez Rollins, ou avec Brubeck, qui était encore en pleine forme quand je l’avais vu deux ans avant sa mort. Mais aussi Pat Metheny, ou Zorn, ou Jarrett ! C’est une expérience philosophique. On ne parle pas que de musique. En parlant de musique, on aborde des trucs essentiels.

P.T. : Et tu les prépares comment ces entretiens-là ? 

Ah ça demande du boulot ! Alors c’est le moment de la leçon de formation professionnelle : une bonne interview, tu la fais avant. C’est le soin avec lequel tu bosses ton sujet, tu arrives en face du mec ou de la fille et tu sais tout sur lui. Et je peux te dire que ça ne leur arrive pas souvent. Et du coup, quand ils ont en face d’eux un journaliste qui a bossé le truc, ou qui sans le bosser les suit depuis x années et donc les connaît par cœur, ça change tout.

F.S. : Ils se libèrent ?

Ils se libèrent complètement. Donc bosser, préparer son interview avec une batterie de questions, c’est vachement important.

P.T. : Pour revenir sur ce que tu disais sur la volonté de toucher des personnes qui ne sont pas nécessairement familières avec le jazz, je trouve ça encore plus compliqué pour les interviews : tu parles à un musicien, pour d’autres gens. Et comment fais-tu pour ne pas être dans un entretien trop « technique » ou musicologique,  et en même temps montrer au musicien que tu es à la hauteur ? 

F.S. : Et tu ne peux pas dire simplement au musicien : « Bah parle-moi de ton projet… » (rires)

Vous allez vous en apercevoir au fil du temps, mais quand vous revoyez un musicien pour une autre interview, il faut se faire un devoir d’avoir un tout autre angle. De conserver la notion de fraîcheur. Très souvent, et surtout pour les interviews en tournée, où les attachés de presse te disent « tu as une demi-heure » dans le meilleur des cas, parfois tu as vingt minutes… C’est à la chaîne, et ils ont eu avant toi quelqu’un du Journal du Dimanche ou de France 2 qui a posé la question bateau parce qu’il a repéré deux trois trucs sur le dossier de presse.

Donc dès que t’abordes autre chose, de plus intime, c’est à moitié gagné. Après il ne faut pas être dogmatique. Moi je sais que j’arrive pour ces longs entretiens avec trente à quarante questions, mais il faut tout le temps rester ouvert à l’interaction. A l’échange. Mais je n’arrête l’interview dans ces cas-là que lorsque j’ai tout coché. Le gag, le truc le plus significatif que j’ai eu comme ça, c’était Charles Lloyd. La première interview que j’ai faite de lui, c’était avec Fara C., on la faisait à deux, à l’hôtel Lutetia. Je l’avais vu la veille à Banlieues Bleues et j’avais été fasciné par sa façon de jouer du ténor en le montant comme ça sur le côté (il mime le jeu de Charles Lloyd). J’avais trouvé que ce monsieur qui avait à l’époque, je ne sais plus, 65 à 70 ans, avait une agilité, une aisance physique stupéfiante. Il a pas un gramme de graisse… Du coup le rapport au corps m’avait fasciné. Mais j’avais plein de questions sur sa bio, je ne l’avais jamais interviewé. C’est quand même le mec qui a révélé Keith Jarrett, Jack Dejohnette… Enfin bref.

La première question que je lui pose, c’est par rapport au concert de la veille. Donc je lui montre  que je l’ai vu. Je lui dis ça : que j’ai été fasciné par le côté fluide de son corps et de son corps musicien. Car en plus, il bouge avec la musique. Pareil quand il est à la flûte. Et il m’a répondu pendant cinquante minutes, à cette première question ! (rires) Et dans la réponse, j’ai tout coché ! Il y a eu une question et une réponse ! Mais j’avais tout ce que je voulais savoir de Charles Lloyd.

P.T. : C’était LA bonne question !

Oui ! (Rires) Alors depuis, on se tombe dans les bras, il m’appelle son frère parce qu’il s’est dit qu’on avait une affinité. Les affinités électives… Mais ce sont des trucs mystérieux, le ressenti… Les musiciens qui nous touchent, ce sont ceux qui donnent un truc profond. Si eux, ils ont l’impression que tu es dans ce rapport là avec eux, ça les touche.

P.T. : Et comment tu fais en interview face à un artiste que tu as divinisé ? Si je devais interviewer Rollins, même en ayant tout préparé et en connaissant tout, je serais tétanisé ! 

Surtout quand il te reçoit chez lui… Tu vois c’est encore plus…

P.T. : Oui, il paraît.

Mais maintenant, ça va. La première interview où j’ai été tétanisé, d’abord parce que je parlais pas très bien anglais, c’est McCoy Tyner. Parce qu’il avait touché Coltrane ! J’avais le mec qui avait touché Dieu. Et là j’étais… Je ne me rappelle plus du contenu de l’interview, je me rappelle juste de mon trac. J’avais le trac. Jarrett il ne m’impressionne plus. Tu vois ?

F.S. : J’aurais juste peur de le mettre de mauvaise humeur. 

Oui, mais non. En fait, du moment où il accepte l’interview, c’est gagné.

P.T. : Pour conclure, j’avais préparé ma question « pelote basque ».

(Rires) Ah oui ?

P.T. : Si tu devais faire une partie avec le jazzman de ton choix, tu emmènerais qui ici ? 

(Immédiatement) Sylvain Luc. Il est basque. (Rires) C’est une bonne question ! Dans les hasards de la vie, je suis né à Dax dans les Landes. Mes parents étaient instits au pays Basque, donc j’ai fait toute mon école primaire dans un petit village perdu, pas vraiment à la montagne, mais dans les collines du pays basque. La seule distraction c’était un fronton… On était à côté d’une petite ville qui s’appelle Saint-Palais ; où mes parents allaient faire les courses. Moi j’achetais ce qu’on appelait à l’époque des illustrés, des trucs de BD, pour patienter pendant qu’ils faisaient les courses. Ils avaient un boucher, qui s’appelait Achiary. Et le jour où j’ai rencontré Beñat Achiary, chanteur, improvisateur ; je lui dit : « j’ai connu des Achiary quand j’étais gamin au pays basque, bouchers à Saint-Palais. Tu es parent ? » Il me dit « Mais c’est mon père ! » Et là on a réalisé qu’on a un an de différence, qu’on a dû se voir en culottes courtes dans la boucherie de son père. Donc j’aurais aussi pu te dire Beñat Achiary, mais Sylvain Luc est à Paris, c’est plus facile de jouer avec lui.

 

Photo : ©Alain Julien