De passage au Sunset/Sunside avec son trio le mois dernier, le pianiste américain AARON GOLDBERG m'a gentiment accordé une bonne heure de son temps. Heure durant laquelle je l'ai cuisiné à propos de sujets divers et variés, allant de 'pertinents' à 'fort stupides', en passant par 'je n'avais pas besoin de savoir ça mais bon, j'ai souri'. Voici le résultat. Pour commencer, dis moi quel est, de ton point de vue, le trait de caractère le plus étrange des parisiens en général.

Aaron: [Rires] Il y a une chose que j'ai toujours trouvé plutôt étrange, c'est le côté un peu pessimiste des gens ici. Comme s'ils ressentaient un besoin organique de se plaindre à propos de la vie de tous les jours, et tout particulièrement du travail. Mais plus j'observe ce phénomène et plus je me rends compte que ça a l'air d'être une forme de divertissement communautaire, car je ne crois pas que les parisiens soient fondamentalement pessimistes ou même déprimés, mais c'est comme si c'était une coutume ici de se plaindre auprès des ses proches et amis, que la communication serait facilitée par un échange d'impression de verre à moitié vide. Mais je tiens à dire que plus le temps passe et plus je trouve ce côté 'râleur' agréable et familier, comme si lorsque l'on allait au delà de la première impression, on trouvait une sorte de réconfort à cette manière de voir les choses. Parce qu'à l'opposé de cette attitude, on trouve l'optimisme mensonger à outrance des américains qui m'agace de plus en plus.

Cela fait maintenant plus de quinze ans que tu joues avec ton trio (composé de Reuben Rogers à la contrebasse et Eric Harland à la batterie), j'aimerais savoir quelle est la plus grande difficulté que tu as l'habitude de rencontrer lorsque tu composes pour cette formation.

Aaron: Je pense que ce qu'il y a de plus difficile c'est de comprendre ce dont une composition a besoin, ce qu'elle exige en termes de formation. En fait, je ne me dis jamais "Je vais composer un morceau pour le trio", je me dis "Je vais composer un morceau qui sonne bien et après on verra si il est fait pour être joué en trio". Le fait d'entendre si la musique elle-même exige une autre voix ou pas est, pour moi, un des aspects les plus délicats de la composition. Par exemple, le dernier morceau de mon dernier disque - 'One Life' - a été enregistré en quartet, avec Kurt Rosenwinkel à la guitare, car j'entendais une autre voix, j'entendais quelque chose que je ne pouvais pas faire en trio. Et cela ne s'applique pas seulement aux compositions mais aussi aux morceaux que je choisi de jouer en trio de manière générale. Le tout se résume à une intuition. Je sais généralement dès la première écoute si un morceau est fait pour le trio. Il faut, dans un premier temps que je l'apprécie, qu'il me touche, puis que je nous imagine le jouer. Et si je sens que l'on a quelque chose de nouveau à y apporter, que l'on peut se l'approprier, et bien on le joue.

Sur l'album "Bienestan", que tu as co-signé avec Guillermo Klein, figure une version très particulière du morceau de Charlie Parker intitulé "Moose The Mooche". Est-elle née d'une sorte d'exercice, de challenge qui a finalement évolué en reprise à part entière?

Aaron: Tout d'abord, merci de m'avoir rappelé l'existence de ce morceau! [Rires] Je pense même qu'on va le jouer ce soir tiens! Bref, cette collaboration avec Guillermo est née d'une amitié que l'on partage depuis plus de vingt ans. A l'époque où on était tous les deux encore à l'école, lui à Berklee et moi à Harvard, il composait et arrangeait pour un big band dans lequel je jouais du piano. Puis, une quinzaine d'années plus tard on s'est retrouvé et on a parlé de faire un album où lui composerait et arrangerait pour, cette fois-ci, une petite formation. Le but de cela étant de rassembler nos deux mondes bien différents en combinant le côté très écrit de ses compositions et le côté plus spontané de mon improvisation. C'est donc, dans un sens, une sorte de défi pour moi d'improviser sur quelque chose d'aussi rythmiquement complexe mais c'est avant tout la recherche d'un effet bien particulier. Le jazz, de manière générale, a toujours évolué grâce au fait que de nombreux musiciens se mettent constamment au défi et cherchent à toujours aller plus loin, mais pour que cela touche d'autres personnes, il faut que le challenge soit justifié, qu'il y ait une recherche bien précise derrière l'initiative. Et c'est bien cela qui m'a attiré vers ce projet avec Guillermo, c'est que l'initiative est toujours justifiée par un désir de déstabiliser l'auditeur, puis le re-cadrer, et ainsi de suite. Donc ce morceau, bien qu'étant un challenge à jouer, n'est pas motivé par une simple envie de frimer mais plutôt par une envie de surprendre l'auditeur dans un domaine qu'il pensait connaître.

Dans les années 1940/1950 certains musiciens ont sorti des albums dont les titres étaient des jeux de mots avec leur propre nom ("Miles Ahead", "Traneing In"…etc). Si tu pouvais en faire de même, quel serait le jeu de mot?

Aaron: [Rires] Bonne question! Je ne sais pas trop… La seule chose qui me vient à l'esprit est que j'ai récemment été approché par un réalisateur qui m'a fait part d'un film qu'il voulait réaliser et qui s'intitulerait "Goldbergonzi" (fusionnement de mon nom ainsi que celui de Jerry Bergonzi). Ce qui, dans un premier temps, m'a fait rire mais je ne voyais pas bien de quoi le film pourrait parler. Puis il m'a expliqué le concept en me disant qu'il entendait un lien entre nos deux univers musicaux et qu'il aimerait raconter l'histoire de deux esprits qui se rejoindraient pour finalement n'en devenir qu'un. Et ce qui m'a particulièrement impressionné c'est que cette personne ne savait pas du tout que j'avais longtemps étudié avec Jerry Bergonzi et que nous nous connaissions bien. Il a réussi à entendre de lui même le lien qu'il y avait entre nous et ça lui a inspiré une histoire sur laquelle il a travaillé très dur. Donc bon, je ne sais pas si ça se fera, mais je trouvais le jeu de mots du coup très intéressant!

Tu as obtenu en 2010 un Master en "Philosophie Analytique". Est-ce que ces études ont eu un impact sur ton improvisation?

Aaron: Alors, il y a deux réponses à cette question. La première, qui est la plus simple et la plus rapide, est non. En tout cas pas plus que tout ce que je fais dans ma vie, car je pense que toutes les expériences que l'on vit quotidiennement ressortent dans l'improvisation de manière assez inconsciente. Je vois les moments d'improvisation pure comme des moments où l'on entre en contact direct avec notre subconscient et où l'on laisse libre cours à notre imagination. En ce sens, donc, l'étude en elle même de la philosophie n'a pas eu plus d'impact que si j'avais pris des cours de yoga, par exemple. La deuxième réponse, que je trouve plus pertinente, consiste à dire que mon attrait pour la philosophie analytique est fondamentalement lié à mon improvisation de par qui je suis. Je m'explique. Ce que je recherche dans la philosophie analytique est comparable à ce que je recherche dans l'improvisation en général (que ce soit la mienne ou celle des autres), à savoir la sincérité, l'intégrité (que l'on retrouve dans le jeu de musiciens tels que Mulgrew Miller, par exemple) mais aussi la capacité à exprimer ses idées de manière claire et logique (capacité que j'admire profondément chez Sonny Rollins, Herbie Hancock ou encore Mark Turner). Toutes ces notions peuvent être assimilées à des lignes de conduite que je m'efforce de respecter aussi bien dans l'improvisation que dans la philosophie analytique. Elles me définissent en tant qu'être pensant et, en cela, font interagir ces deux domaines pourtant bien différents. Mais la musique, contrairement à la philosophie, me permet de transmettre des émotions qui dépassent toute rationalisation, elle me donne envie de changer la vie des personnes qui m'écoutent en leur faisant ressentir des émotions qu'ils n'auraient jamais connues en étudiant la philosophie. Disons qu'il y a une bonne raison pour laquelle je suis musicien et non philosophe!

Est-ce que tu envisages le fait d'enregistrer, un jour, un album solo?

Aaron: Oui! Je l'envisage complètement. Mais enregistrer seul, en studio, est quelque chose de très, très compliqué. Ça requiert beaucoup de travail en amont. Et ce travail, à savoir faire un maximum de concerts solo avant d'enregistrer, je le fais de plus en plus. J'essaye chaque année, depuis deux/trois ans, de faire toujours plus de concerts solo: l'année dernière j'en ai fait deux et cette année j'en aurai fait au moins six. Mais c'est un processus très long car différent du travail que j'effectue au sein d'une formation. Lorsqu'on est seul sur une scène ou dans un studio, il faut être capable de rester concentré à 150% à chaque instant, chaque seconde, car tout sort de toi et tu ne peux te reposer sur personne d'autre pour rebondir ou trouver de l'inspiration. Donc oui, c'est prévu, mais il me reste encore pas mal de préparation avant de m'y mettre réellement.

Si tu pouvais remonter le temps pour assister à une session d'enregistrement du groupe de ton choix, laquelle serait-elle?

Aaron: Ooouuh.. quelle bonne question! Hmm… Je me permets d'en nommer deux. La première c'est "Kind Of Blue" du premier grand quintet de Miles Davis, et ce pour une raison très spécifique. Je trouve absolument fascinant le fait que tous les jazzmen de la Terre connaissent cet album par cœur, ainsi que chaque solo qui y figure, et peuvent chanter chaque titre comme si tout avait été écrit à la note près, comme si c'était un CD des Beatles par exemple, ou même le morceau "Thriller" de Mickael Jackson, alors que ce n'est pas du tout le cas! C'est même l'inverse, presque rien n'est écrit et s'ils avaient décidé d'enregistrer ne serait-ce que deux minutes plus tard, 97% du disque auraient été radicalement différents! Probablement aussi biens, voire même mieux, qui sait? Donc, juste pour pouvoir assister à l'enregistrement des prises alternatives et donc entrevoir une réalité différente, une réalité où tout le monde chanterait ces "alternate takes", j'aimerais retourner en 1959 et devenir témoin de cette consécration. De plus, c'est un concept qui m'attire beaucoup ça, le fait de, en tant qu'improvisateur, donner une impression de vérité définitive, de réalité immuable lorsqu'on joue un morceau, alors que c'est une illusion et que tout aurait pu être complètement différent! Bref, je divague. La deuxième session à laquelle j'aurais adoré assister, cette fois-ci tout simplement parce que c'est un album qui me touche, m'émeut et que je peux écouter sans jamais m'en lasser, c'est 'Coltrane Plays The Blues'.

Quel est le standard que tu as le plus joué dans ta carrière?

Aaron: Je dirais "Autumn Leaves" (ou "Les Feuilles Mortes") car c'est, en tant que professeur, le premier morceau que je conseille à tout jazzman en devenir d'apprendre. C'est un standard extrêmement riche dans le sens où tout ce qu'on apprend en le travaillant peut être appliqué à une multitude de morceaux, tous styles confondus. Et c'est une chanson bien plus subtile que certains le pensent, que ce soit au niveau de la construction harmonique ou des paroles, on peut littéralement passer des années à l'étudier et continuer d'y trouver de nouvelles choses à approfondir. Donc ce n'est, en fait, peut-être pas celui que j'ai le plus joué lors de répétitions ou de concerts dans ma vie mais je dirais que c'est celui que j'ai le plus travaillé. Celui que j'ai le plus joué, je ne sais pas, peut être "Body & Soul", qui est, lui, une source infinie de beauté. C'est un standard qui a été joué des millions de fois et pourtant beaucoup trouvent encore plein de nouvelles choses à faire dessus.

Une de tes compositions, "OAM's Blues", figure dans le dossier "Ma Musique" de tous les systèmes d'exploitation Windows Vista. Je suis curieux, comment est ce que ça s'est fait?

Aaron: À l'époque je venais de signer un contrat avec Sunnyside Records et le directeur marketing du label, Garrett Shelton (qui travaille maintenant pour iTunes), connaissait quelqu'un chez Microsoft et lui avait envoyé un tas de disques pour qu'il choisisse ceux qui figureraient dans le dossier "Ma Musique" de Windows Vista. Et cette personne travaillant pour Microsoft a choisi mon morceau, "OAM's Blues", ainsi que des morceaux de Kanye West ou encore Beethoven. Et je trouvais ça étrange, au début, que ma composition se retrouve au milieu de ce melting-pot musical, mais en y réfléchissant j'y ai trouvé un certain sentiment de fierté car elle y représentait à elle seule le jazz. J'ai donc reçu un coup de fil, un jour, disant que Microsoft avait, entre autres, choisi mon morceau et qu'ils me paieraient 15 000$ pour l'utiliser. 15 000$ et de la publicité gratuite? J'ai bien évidemment accepté! Mais, à l'époque, le morceau ne s'intitulait pas "OAM's Blues" mais "MAO's Blues" et Microsoft m'a clairement fait comprendre qui si je voulais qu'ils l'utilisent, je devais en changer le nom, tout cela pour des raisons assez évidentes.. [Rires]. J'ai donc transformé l'acronyme "MAO" en "OAM" (qui est, d'ailleurs, le nom du groupe avec qui nous avons enregistré cette composition) et me suis retrouvé à jamais lié au système d'exploitation Windows Vista!

Quels sont tes projets pour le futur proche?

Aaron: Tout d'abord, mon nouvel album en trio va sortir autour du Nouvel An aux Etats-Unis donc j'ai plusieurs concerts de sortie de disque de prévus. Puis, vu que je viens de finir toute une série de tournées avec le quartet de Joshua Redman, je vais avoir un peu plus de temps en 2015 pour faire deux choses: premièrement, tourner un maximum avec mon trio, j'ai envie de passer une partie de mon année à jouer en trio un peu partout. Et deuxièmement, j'aimerais effectuer un genre de retraite d'environ un mois, hors de New York, pour me consacrer uniquement à la composition. Parce que, bien que je l'apprécie beaucoup, ma vie de tous les jours est assez surchargée en musique, j'en joue et en écoute énormément et cela peut, parfois, bloquer un petit peu l'inspiration. C'est bien, de temps à autre, de se couper du monde pour laisser venir l'inspiration de l'intérieur et non de l'extérieur. Et puis cela me permettrait d'écrire en quantité, ce qui me paraît essentiel lorsque l'on veut produire quelque chose de qualité. La composition est un exercice comme un autre mais il peut s'avérer particulièrement difficile pour des musiciens habitués à l'improvisation. Il ne faut pas se retenir d'écrire sous prétexte que l'on pourrait trouver mieux et cette attitude demande d'avoir beaucoup de temps à disposition. Donc voilà, je compte profiter de 2015 pour écrire des morceaux, entre autres, pour mon prochain album.

J'aimerais finir cet entretien en jouant à un petit jeu que j'ai spirituellement nommé "Choisis Un Râgeux". Les règles sont simples: je vais te lire trois commentaires stupides et bien haineux, tirés de la vidéo Youtube de ton morceau "OAM's Blues", et tu vas choisir celui que tu préfères. Prêt?

Aaron: [Rires] Carrément! J'adore le concept! [Rires] Vas-y, je suis prêt!

Alors:

  1. "Ce morceau est la Bande-Originale de l'enfer, elle me rend fou."  [Commentaire écrit par Mole Clown]
  2.  "Ce morceau m'a donné une diarrhée permanente."  [Commentaire écrit par ironba11s]
  3.  "Ceci est un morceau de piano jazz assez classique si on considère qu'il est joué par des musiciens qui sortent d'une cure de deux mois sous LSD suivie d'une crise d'épilepsie due à l'écoute de Wrecking              Ball de Miley Cyrus"  [Commentaire écrit par Twilight Weavile]

Aaron: [Rires] WOW! Ils sont tous assez magnifiques! [Rires] J'ai peut-être une petite préférence pour les numéros 1 et 3 que l'on pourrait même combiner et dire que j'ai composé la Bande-Originale de l'enfer suite à une demande de Miley Cyrus, que je lui ai vendu mon âme pour une danse en sous-vêtements! [Rires] Mais c'est vraiment marrant, je crois que je vais aller en chercher d'autres sur la vidéo. Et je vais sans aucun doute montrer ceux-là à Reuben et Eric. Merci!

Antonin Berger

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