Noël ! Les réunions de famille interminables, les cadeaux à faire, la société de consommation, la fameuse « magie », autre nom de la fonte de votre fortune âprement méritée… Mon dieu ! la vieille tante qui vous fait plaisir en vous offrant un disque de Thomas Dutronc. « J’ai pensé à toi, c’est super jazzy ! » La seule date du calendrier où tout le monde se croît autorisé à mal s’habiller, à dire des conneries, à se goinfrer sans discontinuer devant Maman j’ai raté l’avion, cinquantième retransmission. Si Noël était une figure de style, ce serait une catabase. Un match de foot ? Brésil-Allemagne 2014, côté brésilien. Rien pour sauver l’horreur de cette orgie consensuelle, même pas le petit Jésus, qui aurait bien honte de son anniversaire. Pauvre Oint du seigneur, pauvre pauvre messie… D’un point de vue musical, l’effroi atteint son faîte dans le genre bien particulier des albums consacrés à Noël. La seule bande-son possible de ces bacchanales contemporaines en rouge et blanc, la guimauve ultime où se fourvoient les plus grands comme les Lilliputiens. C’est Noël ! La trêve du bon goût ! Sortez les violons, les harpes, les tempos d’arthritique et les accords parfaits ! Christmas jazz !

Caïn

Cette philippique à l’encontre de la fête la plus obscène de l’histoire de l’humanité mérite de la précision et de la nuance. Les chansons de Noël nous viennent pour l’essentiel d’outre-Atlantique, où elles constituent depuis plusieurs décennies un genre à part entière, au succès jamais démenti. L’un des premiers à inaugurer le désastre se nomme Frank Sinatra : en 1957 sort l’infâme A Jolly Christmas from Frank Sinatra, ouvert par un « Jingle Bells » à peine sauvé par la voix suave du crooner. Plus d’une demi-heure de honte sur un musicien qui signait moins de dix ans plus tard un live d’anthologie au Sands en compagnie de Basie. Tout fout le camp.

Si loin des « J-I-N-G-L-E » épelés par des choristes apparemment imperméables à la plus élémentaire notion de dignité humaine… Le pire étant que Sinatra, cupide Iago des Trente Glorieuses, a prémédité son coup depuis 1948 et la sortie de ses premières Christmas Songs. Pas dégoûté, il remet le couvert en 1964 puis en 1968 avec sa fille Nancy. Le mal est fait : Sinatra apporte sa caution économique et artistique aux immondices sirupeuses de fin décembre. Premier meurtrier donc, malgré quelques prédécesseurs à l’impact moins décisif. A jamais le premier, car tous les criminels postérieurs ne feront que s’y référer jusqu’à l’écœurement.

Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font (Luc, 23 :34)

Nombreux furent les bons (voire plus) musiciens à succomber au genre. Dès 1963, on retrouve Mel Tormé, sans doute en besoin de payer ses impôts, accompagner Judy Garland sur « The Christmas Song », classique du répertoire dont il est l’auteur, dans une émission qui ferait passer l’Ecole des Fans pour le plus déjanté des Tarantino.

C’est un Tormé déclinant qui décide de voyager finalement au bout de l’enfer, tant qu’à user son intégrité créatrice contre le paillasson marketé de la société de consommation… En 1992 sort Christmas Songs. Il a soixante-sept ans, soit beaucoup trop de printemps pour infliger une telle cicatrice à une carrière jusque-là proche de l’admirable. Mais Mel Tormé ne fut pas le seul musicien digne de ce nom à succomber aux sirènes roucoulantes de dollars, perchées sur les branches en PVC d’un sapin surchargé de mauvais goût au fond d’une suburb quelconque du New Jersey.

La liste est longue, pardi ! Concentrons-nous sur les noms les plus massifs : Ella, qu’allais-tu faire en cette galère ? France Gall, dans sa grande sapience, n’aurait jamais rendu hommage à l’immense chanteuse si elle était tombée sur les deux dommages collatéraux que la naissance du Christ lui fit commettre. Soyons juste, sa version de « Jingle Bells » écorche moins les tympans que celle de Sinatra, mais la tracklist de Ella Wishes You a Swinging Christmas (1960) rappelle que la quantité de standards disponibles pour le genre est plus que limitée… Surtout, était-il nécessaire de composer « Rudolph The Red-Nosed Reindeer » ? Le plus connu des rennes du papa Noël mérite-t-il véritablement une chanson lorsque des animaux autrement plus pénétrants, telle la baudroie des abysses, n’ont pas même un chorus en leur honneur ? L’invitation est lancée : celui qui composera un standard en l’honneur de ce noble et distingué lophiiforme sera le rédempteur d’Ella, et de tous ceux qui pour une thune galvaudèrent leur talent en suivant les néons d’une étoile du berger de carton-pâte ! Ne savaient-ils vraiment pas ce qu’ils faisaient ? Un autre chemin n’était-il pas possible ?

Et tu comprendras, pourquoi mon nom est l’éternel (Ezechiel, 25.10)

Le décor est donc posé : les plus vertueux, les plus talentueux, les plus audacieux churent à l’arrivée des rois mages. Saluons donc ceux qui, par foi chrétienne ou simple philanthropie, charité ou amour de son prochain, ont refusé de reprendre « Santa Claus is Coming To Town », « Mistletoe and Holly » ou « O, Little Town of Bethlehem », ceux qui les reprirent avec bravoure et insolence, ceux qui ne revêtirent point le pull de laine orné d’un renne le soir du 24 décembre, ceux qui oublièrent les cadeaux, ceux dont le seul cadeau d’ailleurs fut un solo de saxophone ou de piano oublié loin du pied du sapin… S’il faut un géant, retenons comme souvent Dexter Gordon dont le « Have Yourself a Little Christmas » mérite bien plus d’éloges que le « Winter Wonderland » de Dave Brubeck.

Dexter s’empare également d’autres titres du répertoire honni (« The Christmas Song » notamment), pour s’en tirer avec les honneurs, même si bon… Ça vaut pas Our Man in Paris…. Aux côtés du gras ténor se retrouve un autre sax, légende parmi les légendes, qui s’empare du titre d’Irving Berlin, « White Christmas », dont la version de Bing Crosby est selon le Guiness Book le single le plus vendu de l’histoire. Abjecte humanité… Bird citant « Jingle Bells » dans son solo, ou une certaine idée du plaisir! Avec Kenny Dorham, Max Roach et Parker, la magie de Noël a tout de même plus de crédibilité que l’obèse qui arrondit sa retraite déguisé en Père Noël dans les rayons du Toys ‘r’ Rus de la ZAC du coin.

Tout n’est donc pas perdu quand viennent les fêtes. Mais seuls les véritables génies, les éternels donc, surent s’y opposer. Voyez Wynton Marsalis, s’essayer en 2009 (Christmas Jazz Jam) à les imiter. C’est moins bien.

« Je détruirai vos hauts lieux, j'abattrai vos statues consacrées au soleil, je mettrai vos cadavres sur les cadavres de vos idoles, et mon âme vous aura en horreur. » (Lévitique, 26-31)

La malédiction divine s’abat sur qui n’obéit à ses recommandations. Evoquons pour conclure les damnés, croupissants oubliés dans le neuvième cercle des enfers pour avoir pris au mot la devise meringuée de Noël au moment de couronner une carrière contestable et contestée. Leur voix dégueulante mais suave, que vous avez nécessairement entendue dans toute comédie romantique américaine avec Sandra Bullock à l’affiche, ou bien dans une quelconque série adulescente célébrant annuellement l’esprit de Noël. Les maudits jusqu’à la fin des temps, déjà à l’horizon du manque de savoir-vivre esthétique, si loin qu’on ne peut que douter qu’ils fassent cela pour l’argent ou la renommée. Non : ceux-ci nous veulent du mal, et Noël est le moment où ils fomentent les plus scélérats de leurs délits.

Harry Connick Jr est un bon musicien. Mais Harry Connick Jr prouve chaque jour de sa carrière que pour aussi sympathique qu’il soit, son intégrité artistique oscille entre celle d’André Manoukian et la fidélité politique de Laurent Wauquiez. Disons-le simplement, le juré d’American Idol Harry Connick Jr ferait n’importe quoi – ce qui n’empêche qu’il le fasse bien. En 1993, il perpètre When my Heart Finds Christmas, son album le plus vendu ; peut-être l’album de Noël le plus vendu de l’histoire. Si la musique ne suffisait pas pour provoquer une indigestion définitive (entre le boudin blanc et les huîtres), le clip fait alterner des plans rapprochés sur le joli minois de Harry, pénétré d’avoir trouvé Noël dans son cœur, avec des enfants de toutes les couleurs tapant ingénument dans les mains. Priceless. On m’objectera sans doute que je ne choisis pas les plus illustres des jazzmen. Certes, mais je n’ai pas parlé de Paul Anka et son magistral « I Saw Mommy Kissing Santa Claus », ce qui aurait effectivement paru indigne de facilité. Mon caractère primesautier et brave m’oblige donc à maudire un musicien estimé par-dessus tout. Brûlons une idole, après tout, c’est Noël ! Miles est invité chez David Letterman, accompagné de Marcus Miller et David Sanborn pour reprendre « We Three Kings of Orient Are ». C’est les années 80 – ce qui n’excuse pas tout. Dire que le solo d’introduction du trompettiste est à jeter aux orties serait abusif ; et les échanges en 4/4 avec Miller sont sympathiques à défaut de mieux. Avouer cependant que les rythm changes sont teintés d’une certaine maladresse, confesser que Miles a été plus inspiré, reconnaître que David Sanborn joue avec un kitch assumé qui gêne tellement les deux autres qu’ils jouent dans leur coin sans le regarder ; voilà qui n’est que simple honnêteté voire cordiale franchise. Rien de comparable avec le musée des horreurs évoqué plus haut, me diriez-vous avec sagacité. Certes, mais rien à voir non plus avec ce qu’a fait Miles dans sa carrière.

Maudire Noël, c’est donc célébrer la beauté, le raffinement et les convenances les plus élémentaires de la vie bonne. Une étreinte faite à la pureté d’un jazz épargné par ces scories crypto-commerciales dégoulinantes de bons sentiments. Les belles personnes ne festoient pas cette nuit si particulière, ou alors (soyons tolérants) lors d’un simple aller-retour à l’église pour ceux qui ont une vraie raison de célébrer. Les belles personnes brûlent le cadeau de la tante et se passent une « Blues March » à l’ancienne en buvant un Caol Ila de douze ans d’âge, pour attiser le feu guerrier qu’ils savent receler contre cet amoncellement inepte d’assauts contre le bon goût qu’on appelle Santa Claus. Une chose, unique, compte lors de cette ordurière soirée : ne laisser nulle impunité à qui vous prononcera à la face le mot « jazzy ». L’esprit de Noël est un complot des Illuminati – c’est prouvé. Volez-le en passant en boucle un bon Albert Ayler pendant toute la veillée du 24. Vous l’avez bien mérité.

Pierre « le Grinch » Tenne