Parler de la musique de Magma est un exercice particulièrement périlleux. Peu de groupes sont entourés de tant de mystère. Ce qui fait qu’à mon sens, aucun journaliste musical n’a réussi à saisir, par le biais d’un article de presse, l’essence de l’art complexe pratiqué par la formation du batteur Christian Vander. Et ce, que ce soit dans le champ de la critique Jazz comme dans celle du Rock. Pourquoi ? Parce que tout et son contraire a déjà été écrit sur le groupe. Et tout ce qui est écrit est, en général, juste… Tout en étant insupportablement réducteur. Ainsi, comme nous allons le voir, s’il est aisé de dire ce que Magma n’est pas, il est beaucoup plus difficile d’affirmer avec exactitude ce que Magma est…

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Définir Magma, l'entreprise impossible

Une première question se pose : est-ce du jazz ?

Car oui, on le sait, Vander répète à qui veut l’entendre à quel point John Coltrane a eu une influence considérable sur lui et sur sa musique. Et si Vander admet adorer le mythique quartet avec Elvin Jones et McCoy Tyner, il est également un fervent défenseur du Coltrane tardif des disques Free avec Rashid Ali à la batterie, ce qui est plus remarquable. En revanche, il ne s’exprime jamais publiquement, à ma connaissance, sur le Coltrane hard bop des années 50, sur le quintet de Miles Davis et sur des disques comme Kind of Blue ou Giant Steps. Et que pense-t-il de batteurs plus bop comme Philly Joe Jones ou Jimmy Cobb, qui eux aussi ont accompagné Coltrane ? Mystère.

Retrouve-t-on, finalement, des traces de cette influence Coltranienne dans la musique de Magma ? Force est de reconnaitre que s'il y en a, c’est à très petite dose ou de manière extrêmement détournée. Et pui, s’il reconnaît que son principal maître à la batterie est Elvin, le jeu de Christian Vander dans Magma évoque plus volontiers celui de Tony Williams période Lifetime, avec cette puissance sonore, cette dextérité, cette technique incroyable au service de rythmes majoritairement binaires. D’ailleurs, comment, en s’inspirant d’un batteur tel qu’Elvin, en arriver aux rythmes martiaux de Mekanïk Destruktïw Kommandöh ou aux mesures impaires de Köhntarkösz ? Et quel est le lien entre la liberté formel du Coltrane de Interstellar Space ou du Live in Japan et l’extrême rigueur d’écriture d’un Ẁurdah Ïtah ?

D’ailleurs, cette écriture, parlons-en ! Et rappelons ce fait, trop souvent passé sous silence : Christian Vander est un IMMENSE compositeur. Il est aussi bon compositeur que batteur, en fait. Et c’est également un excellent chanteur et un pianiste correct. Autodidacte, certes. Et parfois, cela s’entend. Reconnaissant volontiers ne pas savoir écrire la musique, il est ainsi forcé de devoir tout expliquer oralement à ses musiciens. Ce qui relève du tour de force lorsque l’on voit la longueur et la complexité de certaines pièces de Magma.

Mais est-il un compositeur Jazz ? Au sens wayne-shorteriens, mingusiens ou monkiens du terme ? Sûrement pas. Car contrairement à ceux-là, son écriture n’est pas au service de l’improvisation. D’ailleurs, l’improvisation, si elle est présente chez Magma, ne constitue pas l’une des caractéristiques principales de cette musique. Surtout pas dans les disques studios. Non : s’il y a un lien entre Magma et le jazz, c’est plus par rapport à une certaine élasticité dans le groove, plutôt que dans la recherche d’un équilibre écriture/improvisation si chère aux compositeurs jazz.

 

Christian Vander

Alors, c’est du Rock ?

Laissez-moi rire... Même si la musique de Magma possède quelques points communs avec certains aspects du Rock dit progressif, on ne saurait la ranger sérieusement dans cette catégorie, au côté de groupes tels que Genesis, Yes, Pink Floyd, et autres Emerson, Lake & Palmer. Si l’on tient absolument à rapprocher Magma de ce mouvement anglais des années 70, il faut plutôt aller chercher du côté de groupes tels que Soft Machine, Gong, King Crimson, ou à la rigueur, certains morceaux du Van Der Graff Generator. Des groupes qui, comme Magma, mettent à l’honneur l’improvisation, l’expérimentation, les rythmes impairs et qui n’hésitent pas à proposer de longs morceaux à la richesse formelle indéniable et aux développements pleins de surprises.

On constate malgré tout que, de manière général, le public de Magma est friand de rock progressif. Cela en fait-il un groupe de rock progressif ? Je ne pense pas.

Ça ne peut donc qu’être un groupe de jazz-fusion.

Oui mais non, ça n’est pas du jazz-fusion, pas plus que ça n’est du free jazz, du jazz modal, ou du rock progressif. Mais… Peut-être est-ce tout cela à la fois ? En tout cas, bien des gens seront tentés de ranger Magma dans cette catégorie fourre-tout qu’est la «fusion». A tort ? Oui, quand même : La musique de Magma n’a rien à voir avec la musique de groupes comme Weather Report ou Return to Forever.

Même si… Même si Magma a compté dans ses rangs quelques musiciens de jazz français de tout premier plan. Mickey GraillerJannick Top… Plus récemment, Philipe Bussonnet… Et même un tout jeune Didier Lockwood ! Oui, je sais… A ce stade, le lecteur a toutes ses raisons d’être sérieusement embrouillé, et c’est bien normal.

Cependant, Magma est aujourd’hui considéré comme une véritable école. Un passage obligé pour les meilleurs musiciens français des années 70, dont on ressortait auréolé de prestige. Pour beaucoup de musiciens de jazz, Vander est un mentor, son intégrité est légendaire. Et ce ne sont pas des gens comme Simon Goubert ou Jean-Michel Couchet qui me contrediraient ! Vander serait-il donc quelque chose comme notre Miles Davis national ? Mouais… Si on veut. 

Aux origines de Magma

 

S'il est périlleux de parler de Magma, c’est justement parce qu’il échappe à toute catégorie. Pour nous qui écrivons sur la musique, les catégories nous arrangent bien. Il nous suffit de dire « C’est du punk » et le lecteur n’a aucun mal à se faire une idée de ce dont on parle. Ce n’est en général pas plus compliqué que ça. Mais Magma échappe à tout ça. Magma, c’est plus compliqué. Et c’est ce qu’on aime chez Magma. C’est ce qui fait sa force, bien sûr. Alors si l’on ne peut pas parler de musique, que me reste-t-il pour écrire cet article ? Raconter l’histoire.

 

magma 2e partie

 

Et cela tombe bien car l’histoire de Magma est en tout point rocambolesque. Christian Vander est né en 1948. Il est le fils adoptif de Maurice Vander, pianiste ayant accompagné, entre autre, Django Reinhardt et Claude Nougaro. Il se voit offrir sa première batterie à 13 ans par Chet Baker, qui l’aurait dérobé on ne sait où. Voilà qui commence bien…

Années 60. Le jeune Vander se passionne pour saint John Coltrane, alors au sommet. Il a la chance de recevoir les conseils de gens comme Elvin Jones ou Kenny Clark. Parallèlement, c’est l’époque de ses premiers gigs. On est alors bien loin de Magma. Malgré des facilités évidentes pour le jazz et le rythm’ and blues, Vander fait ce qu’il peut pour survivre dans un milieu musical français envahi par la déferlante yé-yé. A ce qu’on dit, il va même jusqu’à accompagner Claude François le temps d’un concert. La légende veut que Cloclo ait viré Vander comme un malpropre. Car celui-ci jouait fort, déjà.

En Juillet 1967, John Coltrane décède d’une infection aigüe du foie. Christian Vander, qui ne l’a pourtant jamais rencontré, tombe alors dans un désespoir profond. S’ensuit alors un exil solitaire en Italie, au terme duquel le batteur à une révélation : pour faire perdurer l’esprit de la musique du saxophoniste, il doit monter une formation. Il rentre alors à Paris, déterminé. Un soir, au Gibus, Vander se met debout sur une table et harangue un groupe de musiciens. Ainsi naquit Uniweria Zekt Magma Composedra Arguezdra, plus connu sous le nom de Magma.

En plus de proposer une musique novatrice, littéralement inouïe, Magma se crée dès ses débuts une image unique. Entièrement vêtus de noir, hirsutes, arborant un sigle que beaucoup qualifieront de « sectaire », les musiciens chantent en chœur dans une langue inventée à consonance germanique, le Kobaien. La musique est bruyante, violente, austère. Aussi exigeante pour les musiciens que pour le public. C’est une musique qui fait le tri d’emblée. Aujourd’hui encore, l’esthétique de Magma divise et ne laisse jamais indifférent.

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Les mélodies semblent parfois inspirées des folklores d’Europe de l’Est. Les grooves évoquent tour à tour James Brown et Le Sacre du Printemps. Les harmonies font penser aux voicings de piano de McCoy Tyner. Les chants sont tantôt célestes et impressionnistes, tantôt traversés de dissonances stridentes et de cris sauvages. Les improvisations sont pleines de virtuosités. Mais surtout, Magma, c’est une section rythmique, détruisant tout sur son passage.

Dès le début des années 70, Magma régnera en France en s’imposant un rythme effréné de concerts dans les MJC. Concerts où ils se feront autant d’amis que d’ennemis. A cette époque où la jeunesse est encore sous l’influence de l’idéologie hippie et post soixante-huitarde, Magma se fait bien souvent traiter de cette insulte alors à la mode, facho. Les pires bruits courent sur Vander qui, il faut bien le dire, n’a jamais eu peur de choquer ni de provoquer. Ce serait un dictateur… Qui traiterait mal ses musiciens… Un nazi, carrément… Foutaises ! Pour l’avoir croisé une fois ou deux, je peux vous assurer qu’il ne correspond pas au portrait du nazi mégalomane et colérique que certains ont dépeint : c’est au contraire un gentleman, très calme, proche de son public, doublé d’un grand amoureux de la musique noir, de Pharoah Sanders à Otis Redding.

Splendeurs et misères de Magma (1970-1984)

Entre 1970 et 1984, Magma sort huit albums studios. En 70, le superbe Kobaia pose les bases de cette musique inclassable au groove chaloupé. On est encore proche d’un jazz-rock modal et coltranien, pas si éloigné de celui pratiqué à la même époque par un autre batteur/compositeur/chanteur de génie, l’anglais Robert Wyatt. En 71, 1001° Centigrade enfonce le clou dans la même veine, et dévoile la première grande épopée vanderienne de plus de 20 minutes, Rïah Sahïltaahk ; qui ressort ces jours-ci réenregistré par la formation actuelle.

 

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En 73, arrive dans les bacs l’album de la maturité : Mekanïk Destruktïw Kommandöh. Tous les ingrédients des futurs disques sont là, faisant probablement de Mekanik la meilleure introduction à l’univers du groupe. Quelques personnages clés y font leur première apparition, comme la choriste Stella Vander ou le guitariste Claude Olmos. Mais surtout :

 C’est ici que débarque le bassiste Jannick Top, faisant de Mekanïk Destruktïw Kommandöh le début d’une histoire d’amour fusionnelle entre un son de basse crade et saturé et un style de batterie nerveux et théâtral.

En 74 paraît, sous le nom de Christian Vander, le disque Ẁurdah Ïtah, censé être la BO du film d’Yvan Lagrange Tristan et Iseult. En réalité, la musique entendue dans le film est une autre version de cette même pièce, la composition ayant été réenregistrée pour être publiée en 33 tours. Après la grandeur des arrangements de Mekanik, Vander et sa clique ont l’intelligence de jouer la carte du minimalisme, réduisant la formation à un noyau dur de quatre musiciens (Klaus Blasquiz et Stella Vander au chant, Jannick Top à la basse et Vander au chant, au piano et à la batterie). Si le son de groupe s’en trouve épuré, la composition n’en est pas moins ambitieuse, Vander nous livrant ici l’un de ses travaux les plus complexes et sinueux.

Cette année-là paraît un autre disque, qu’il faut compter parmi les plus belles réussites du groupe, Köhntarkösz. Marqué par l’apparition du synthétiseur, ce disque met en valeur les claviers puisqu’y dialoguent deux pianistes, Gerald Bikialo et l’excellent Michel Grailler (qui accompagnera… Chet Baker). L’album est un véritable festival d’orgue, de piano et de Rhodes trafiqués. Malgré tout, comme dans Ẁurdah Ïtah (quoique dans un style différent), la sobriété est encore au rendez-vous. Les claviéristes nous proposent des nappes glaciales et des harmonies grinçantes, en contrepoint parfait avec la section rythmique VanderTop qui tourne à présent à plein régime, interprétant des rythmes toujours plus tordus. Jamais un disque de Magma n’a été aussi sombre.

En 75, le premier live officiel du groupe, Live/HhaÏ, nous révèle les talents d’un jeune Didier Lockwood de 19 ans. Son aisance au violon illumine les très belles versions de Mekanik, Kobaia ou Köhntarkösz. Cependant, l’expérience du violon dans Magma n’aura pas de suite, Lockwood s’en allant vers d’autres terres musicales. Souvent bien moins heureuses, pour être honnête... Ce disque constitue néanmoins un bon polaroid des moments de folie furieuse qu’étaient les prestations scéniques de Magma à l’époque. Par contre, où est Jannick Top ? Ne supportait-il plus les humeurs de son alter ego Vander? Possible. Il est remplacé par Bernard Paganotti. Qui fait du très bon boulot.

Heureusement, Top revient l’année suivante pour un disque qui le mettra tout particulièrement à l’honneur, l’étonnant Üdü Ẁüdü. Mais Paganotti est encore là. Deux grands bassistes cohabitent donc sur cet album. Et, fait exceptionnel, pour la première fois depuis 1001° Centigrade, Vander laisse plus d’espace à ses complices pour composer et ramener des idées. Ce qui fait que, cette fois-ci, c’est la basse qui est à l’honneur, notamment dans des compostions de Jannick Top comme « Soleil d’Ork » ou l’incroyable « De Futura », qui occupe toute la seconde face du vinyle. Morceaux de bravoure d’une extrême violence, nouvelle preuve de l’incroyable virtuosité de la rythmique du groupe, « De Futura » présente une jouissive succession de grooves. L’absence totale de concession est frappante. Peut-être est-ce là le sommet de la collaboration entre Christian Vander et Jannick Top. C’est aussi malheureusement la dernière fois qu’on les entend ensemble en studio dans un disque de Magma.

 

Üdü Ẁüdü  referme une page de l’histoire du groupe, car après ce disque, plus rien ne sera jamais pareil. Attahk, publié en 78, nous montre un Magma assagi. A part les fidèles Klaus Blasquiz et Stella Vander, cette formation de Magma ne contient aucun musicien de la trempe d’un Jannick Top. Quant aux compos, on est choqué en voyant que la plus longue ne fait que … 8 minutes ! Avons-nous affaire à un Magma désireux d’aller à l’essentiel ? Peut-être. Mais malgré quelques bon moments comme « The Last Seven Minutes » (un titre en Anglais !) ou « Nono », le disque peine à convaincre.

Mais Magma n’a pas encore touché le fond. Il le touchera en 1984 avec l’album suivant, Merci. Déjà, entre Attahk et Merci, les fans de la première heure eurent la désagréable surprise de voir s’inviter sur scène une panoplie ridicule de costumes grotesques et multicolores, à des années lumières de la simplicité vestimentaire des tenues uniformément noires qui étaient la norme lors des débuts du groupe. Tout nous laisse penser que, pendant cette période, Vander cherche à toucher un public plus large. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ça ne lui réussit pas. Merci est le témoignage studio de cette surprenante régression. Là où Attahk montrait un Magma en perte d’inspiration, Merci nous gratifie carrément d’une version aseptisée du groupe. Malgré la présence de Simon Goubert aux synthés, rien n’y fait. C’est la chute libre créative. Et ce n’est pas un amusant hommage à Otis Redding (« Otis » et son horrible texte en français) qui relèvera l’affaire.

Ah, les années 80… Comme quoi, même les meilleurs ne furent pas épargnés par la médiocrité ambiante de cette période. Mon jugement envers Merci peut paraitre sévère. Mais… Qui aime bien châtie bien, n’est-ce pas ? Probablement conscient de son échec, Christian Vander saborde le groupe dans la foulée. Fin de la première période de Magma.

Le groupe Magma aujourd'hui.

De Vander soliste au retour de Magma  (années 1980-1990)

Qui peut en vouloir à Vander de mettre Magma entre parenthèses, après la folie créatrice de l’âge d’or de 73/76, suivi de cette longue période de déclin entre 78 et 84 ? Il est évident qu’après toutes ces aventures, notre homme a besoin de recul. Et ce recul, il l’atteindra à travers une série de projets annexes à Magma, dans les années 80 et 90.

Il renoue avec le jazz en fondant le Christian Vander trio… Il interprète la musique de John Coltrane dans un quartet avec le saxophoniste Jean-Michel Couchet, et sort un grand nombre de disques sous son nom, plus ou moins réussis, où il met en avant ses talents de chanteur et de pianiste. Il nous offre un nombre assez impressionnant d’hommages à John Coltrane sous toute ses formes, du plus jazz au plus "magmaien". Le dernier en date remontant à 2011 avec John Coltrane, l’Homme Suprême. Aussi étrange que cela puisse paraître, le crédo de « l’hommage à Coltrane en Kobaien » semble pour lui une mine inépuisable d’idées.

Mais son projet le plus important en dehors de Magma reste le groupe Offering. Avec notamment l’éternelle Stella Vander au chant et le batteur Simon Goubert au piano. Empruntant quelques éléments à la musique de Magma, comme cette place importante accordée au chant - ici majoritairement assuré par Vander, qui revient au Kobaien après les errances de Merci  - Offering se distingue par un son acoustique et une musique moins écrite, ou l’improvisation tient une place plus importante. Une musique plus proche du jazz, en somme - et qui plus est de Coltrane... Cependant, malgré quelques très bons moments, Offering n’atteindra jamais les sommets du Magma de la grande époque.

Et peut-être le sentait-il, car dès le milieu des années 90, Vander réactive à plusieurs reprises la machine Magma. D’abord très ponctuellement, à l’occasion de rares concerts, puis de plus en plus régulièrement. En 98, il sort même un CD deux titres, Floë Ëssi / Ëktah. Mais il faut attendre 2004 et l’album K.A (pour Köhntarkösz Anteria) pour voir véritablement s’ouvrir la seconde période de Magma. Le Magma moderne, en quelque sorte. Et de cette deuxième période, nous ne sommes toujours pas sortis, pour notre plus grand plaisir.

Le Magma nouvelle génération est marqué par des personnalités telles que le guitariste James McGaw, le pianiste Manu Borghi, le bassiste Phillipe Bussonnet, le chanteur/batteur Antoine Paganotti (le fils de Bernard Paganotti, dont le jeu de basse illuminait le Live/HhaÏ de 75 !) et toujours l’indécrottable Stella Vander (présente au côté de Vander depuis Mekanïk Destruktïw Kommandöh !). Christian Vander nous prouve qu’il a toujours cette capacité de rassembler autour de lui des musiciens passionnés et capables de donner beaucoup de leurs temps pour faire vivre cette musique incroyable.

Fort de cette nouvelle mouture (d’une stabilité tout à fait remarquable par rapport au défilement incessant de musiciens pendant la première partie de la vie du groupe), Vander retrouve cette frénésie créatrice qui l’habitait au milieu des années 70. Après K.A., il publie enfin en 2009 le majestueux Ëmëhntëhtt-Rê composé en 1975. Puis, en 2012, paraît Félicité Thösz, disque mettant à l’honneur la composition éponyme, dernier bébé de Vander, déjà entendue en live depuis la tournée Ëmëhntëhtt-Rê. Le prochain, Šlaǧ Tanƶ, est annoncé pour janvier 2015.

En plus des disques, Magma tourne toujours, n’hésitant pas une seule seconde à revenir sur les anciens morceaux. Il n’hésite pas non plus à réenregistrer, avec la nouvelle équipe, Rïah Sahïltaahk, pièce maîtresse du deuxième album, 1001° Centigrade. Pourquoi revenir aujourd’hui sur une compo de 1971 ? Parce que Magma, c’est une musique de répertoire. En cela, elle se rapproche du jazz ou de la musique classique, où les mêmes thèmes sont réinterprétés encore et encore… Et, qu’est-ce qu’un répertoire, sinon un corpus de compositions dans lequel on a le droit de puiser ?

Deux axes principaux structurent l’œuvre de Vander:

  • La trilogie Theusz Hamtaahk comprenant trois mouvements: le morceau Theusz Hamtaahk (que l’on entend depuis longtemps en live mais qui n’apparaît encore sur aucun disque studio), Ẁurdah Ïtah, et Mekanïk Destruktïw Kommandöh.
  • La trilogie Ëmëhntëhtt-Rê comprenant là encore trois mouvements : Köhntarkösz Anteria (K.A), Ëmëhntëhtt-Rê et Köhntarkösz.

En tout cas, Vander aurait tort de se priver de piocher dans ses trilogies, tant ces morceaux n’ont pas pris la moindre ride. Et puis, les fans, qu’ils soient vieux ou jeunes, sont en général ravis d’entendre les vieux tubes du groupe... C’était le cas en 2005 lors des magnifiques soirées pour les 35 ans de Magma au Triton, immortalisées à travers la série de DVDs Mythes et Légendes, où l’on voie un Vander divinement inspiré revenir sur le répertoire de son groupe, en invitant des vieux copains comme Jannick Top ou Klaus Blasquiz, pour livrer quelques versions définitives de KobaiaMekanïk Destruktïw Kommandöh ou De Futura… Au passage, n'oublions surtout pas le Triton, cette salle des Lilas à la programmation avant-gardiste, devenue le QG du groupe depuis les années 2000. Tout comme il faut citer le label de Christian et Stella Vander, Seventh Recordqui édite notamment une intéressante collection de lives datant des années 70, appelé AKT

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Magma au temps présent

Alors ? Quelle est l’actualité du groupe ? Depuis le milieu des années 2000, il faut dire que nous n’avons pas eu le temps de nous ennuyer avec Magma ! Mais plus récemment, en septembre 2014, sortait cette très belle nouvelle version de Rïah Sahïltaahk. Prélude à une campagne de réédition vinyle du catalogue du groupe.

Cette campagne de rééditions, commencée en octobre 2014 (avec les rééditions des trois albums composant la trilogie Ëmëhntëhtt-Rê) et qui s’étendra jusqu’en novembre 2015, n’oubliera rien du répertoire de Magma. Outre les disques studios (les anciens comme les récents), le public aura le droit au Live/HhaÏ, à un coffret de douze CDs live appelé Konzert Zund, et même au single Floë Ëssi / Ëktah en 45 tours ! On peut cependant regretter que le seul disque à comporter des bonus soit … Merci ! Et puis, il y a la sortie en janvier de Šlaǧ Tanƶ, que les fans qui ont vu le groupe sur scène connaissent depuis 2009.

Bon, à ce stade, je me dois de reconnaitre que s'il est périlleux de parler de Magma, c’est aussi un exercice assez fun, finalement. Mais ça, vous l’aurez déjà compris... Fun parce que l’on parle d’un groupe fidèle à ses racines (Coltrane, mais aussi et surtout, toute la discographie seventies du groupe) tout en étant également tourné vers le futur. Toujours. Ce qui est plutôt rare. A une époque où certains artistes tracent leur route sans se retourner, et ou d’autres explorent inlassablement le même sillon, les artistes qui trouvent le juste milieu se doivent d’être applaudis comme il se doit.

La musique de Magma est un cri. Un cri sauvage. Un cri d’horreur et un cri de joie. Aussi, on tombe dans Magma comme on entre en religion. Ecouter Magma, en 69 comme en 2015, c’est faire le choix de l’exigence. De la lutte contre la médiocrité. De la lutte contre la masse. De la liberté. Ecouter Magma, c’est faire le choix de l’inconnu et du risque... Mais surtout, écouter Magma, c’est faire le choix de la transcendance.