Le début d’année est plutôt terne, en dépit de la tradition qui veut que les siècles ne débutent réellement que quinze ans après leur commencent calendaire… Peu de choses à se mettre sous la dent, si ce n’est la stupéfiante décision du label ECM : Manfred Eicher, son fondateur et président déclare le 10 janvier 2015 dans les colonnes de Bild : « Il faut secouer le label ! J’ai décidé de révolutionner l’esthétique de nos albums en faisant des couvertures exclusivement figuratives et colorées, qui vous procurent du bonheur. » Le label allemand fait appel à Lauren Faust, créatrice de la série My Little Pony, pour incarner ce renouveau esthétique.

Question jazz, 2015 commence véritablement toutefois le 18 janvier, avec la sortie inattendue d’une reprise de « Lonely Woman » par Lady Gaga. La sulfureuse star de la pop, bouleversée par sa récente collaboration avec Tony Bennett, se plonge à corps perdus dans le jazz. En secret, elle a passé le dernier mois à jouer avec Ornette Coleman pour un album en duo devant sortir le 30 du mois. Intitulé The Shape of Gaga to Come, celui-ci se vend à 450 000 exemplaires aux States en seulement dix jours. Du jamais vu depuis la crise du disque. « Lonely Woman » est un pavé dans la mare pour le monde bien rangé de la jet-set : Kanye West s’insurge ainsi contre « l’appropriation de la culture afro-américaine par les blancs bourgeois comme Lady Gaga ». Soutenue par Ornette, qui la qualifie de « plus grande artiste qu’il ait jamais vue », cette dernière provoque surtout un tournant décisif dans la carrière de Mark Turner. Le saxophoniste décide de se retirer pour relever l’ensemble de la discographie de la chanteuse, pour savoir ce qu’il en est véritablement. Au bout de trois jours, on le retrouve à errer dans les rues de Brooklyn, impassible. Poker face, sans nul doute.

Mais la bombe de l’année est peut-être moins dans le succès démentiel et mondial du free jazz, appelé désormais gaga jazz, que dans l’affirmation de McCoy Tyner aux micros de Radio France : « Coltrane n’a rien fait de lui-même. Il faut en finir avec ce mythe : c’était Alice, Miles, moi ou d’autres qui composions… Son live au Village Vanguard ? Du playback, et en plus ce n’était pas lui qui jouait, mais Mobley. » Tollé général chez les saxophonistes, qui se déclarent unanimement en grève le lendemain, 26 février 2015. Le saxophone disparaît du jour au lendemain des radars musicaux de la planète, à l’exception d’un concert de McCoy au Carnegie, où il réalise un solo de saxophone de près d’une heure. Les manifestations devant la salle dégénèrent, et font de la soirée un bal tragique : un mort, pianiste. D’un moment à l’autre, le conflit peut s’embraser. On affirme dans la foule avoir vu passer hagard Mark Turner, marmonnant « Bad Romance ».

En France, le succès du free jazz devient invasif : André Manoukian lance une quotidienne d’urgence sur France Inter, intitulée « Conquistador ». Pour la première, il invite Claude Bolling. Surtout, le débat public s’empare de ce phénomène impromptu : Eric Zemmour s’en prend sur BFM TV à « une musique négroïde, faite par des Noirs voulant délégitimer voire anéantir la culture blanche. Le succès de cette musique est aujourd’hui une énième preuve de la décadence de la France depuis la retraite du général de Gaulle. » Rien qui ne traumatise Oliver Benoît et l’ONJ, appelés par Nicki Minaj pour préparer un album espéré « aux confins du free et de la musique improvisée. » C’est à un concert de la diva et de l’orchestre à Jazz sous les Pommiers qu’a lieu le scandale politique : Marine Le Pen, aperçue l’allure mystique et transie, en train de danser sur une reprise de «Universal Message » d’Albert Ayler. La président du Front National décide de ne pas se laisser gagner par les critiques faciles de ses adversaires et clame son amour nouveau pour Muhal Richard Abrams et Roscoe Mitchell, que lui a fait découvrir Florian Philippot selon ses dires : « Comme tous les homosexuels, et je m’en rends compte chaque jour dans la grande maison du Rassemblement Bleu marine, Florian a une sensibilité aigüe à toutes les formes d’art. » Il y a des choses qui ne changent pas.

C’est sans succès que Nicolas Sarkozy tente alors un coup en défendant un free jazz de France, pour les Français au-delà des camarillas et intrigues de partis : Joëlle Léandre se refuse à écrire la bande-son du clip de lancement de son nouveau mouvement (le Liberation France Orchestra), finalement confiée à Gilbert Montagné. A Antibes, une annonce provoque en mai un coup de semonce dans l’arène politique et jazzistique : une usine de traitement des eaux usées doit être construite, pour faire face au développement urbain de la Côte d’Azur. Le problème ? Il est projeté de l’édifier sur le site historique du festival de jazz... Immédiatement affluent de toute l'Europe des opposants au projet, qui occupent les lieux et créent après Sivens ou Notre-Dame-des-Landes une nouvelle ZAD. Djam décide alors d’envoyer deux de ses reporters couvrir cette actualité. C’est ainsi qu’ont été recueillies ces paroles pleines de révolte et de lassitude d’un zadiste anonyme : « on veut dire non à leur société. Ce n’est pas la nôtre. Je me considère aujourd’hui en résistance. Nous, à Juan, on veut juste montrer en acte qu’on peut avoir une vie alternative viable, où l’on passe sa retraite sur des chaises inconfortables à boire d’excellents vins en écoutant de la bonne musique. »

L’été est entamé dans un contexte de tension extrême. Près de six mois après le début de la grève, les premiers saxophonistes à changer d’instruments commencent à apparaître : Thomas de Pourquery se met à l’accordéon, rase sa barbe et adopte un nouveau style vestimentaire. Pierrick Pédron en profite pour reprendre Monk à la guitare électrique, avec un groupe de rock emo très proche des Cure. Tout cela fait les affaires de Médéric Collignon : le cornettiste règne en maître sur la scène jazz française et anime tous les festivals de la saison. A Marciac, où il triomphe, le public est sous le choc : Keith Jarrett se déclare très satisfait de l’acoustique du chapiteau, fait quatre rappels, dont un où il fait chanter le public sur l’air de « Old McDonald Had a Farm ». Fait saillant de juillet, Djam est sauvé par la providence : après avoir entamé par manque total d’initiative un nouveau tour des festivals de France, l’éminent rédacteur en chef de la revue est contacté par un mystérieux M. John Doe. Rencontré en catimini dans un Formule 1 de Montélimar, celui-ci s’avère être un représentant de la section « Vin & Spiritueux » du groupe Rotschild, qui sensible à l’interview du zadiste antibais a compris qu’il y avait un coup de pub à jouer. En septembre, Djam profite de la manne du mécénat des Rotschild pour passer à un tirage hebdomadaire à 100 000 exemplaires et créer trois nouveaux magazines consacrés à l’actualité littéraire, politique et automobile. Une nouvelle ère.

La rentrée politique est également l’occasion d’une tentative de conciliation dans le conflit des saxophonistes : les marques Selmer et Buffet-Crampon, exsangues, font appel à Kofi Annan pour établir une médiation entre pianistes (alliés aux bassistes et batteurs) et soufflants. Opportuniste, le ghanéen comprend que les guitaristes, en tant qu’électrons libres dans le conflit, sont la solution logique : il crée une commission de paix lors de la conférence dite du Café Montmartre à Copenhague, dans laquelle Biréli Lagrène, Pat Metheny, Kurt Rosenwinkel, Sylvain Luc et John Abercrombie font figure de sages tutélaires. Ils démarrent leur activité diplomatique par le déblocage de cinq millions de dollars destinés à l’érection d’une statue en or massif de Jim Hall. Immédiatement, des boucliers se lèvent : les fanatiques de Grant Green, Wes Montgomery ou encore Kenny Burrell réclament leurs statues. Les guitaristes, livrés à leurs propres démons, sont hors-jeu ; Kofi Annan contraint à la démission. Au micro d’André Manoukian, il déclare le 12 octobre 2015 : « si rien n’est fait, la guerre sera à nos portes avant la fin de l’année. »

Peu de choses pour inquiéter Djam, englué dans une affaire de malversation troublante : à l’occasion du tournage d’un Tapage avec Christina Aguilera (son nouveau projet sur Intakt Records en collaboration avec Anthony Braxton), le pot aux roses est dévoilé. Trois membres de l’équipe, par un habile montage de rétro-commissions, détournaient depuis juillet des millions d’euros à leur profit. Le montant aurait atteint 7,3 millions le 3 novembre, dépensés presque exclusivement en vinyls Blue Note. La moitié ou presque de la rédaction décide de faire sécession, et fonde Djim, le jazz en carton durable, concurrent à prendre au sérieux. Cependant, l’aventure tourne court : un mécène de la maison Rotschild, lointain descendant de Pannonica de Koenigswarter, sort le grand jeu pour réconcilier tout ce monde. Il offre à la rédaction quatre compos inédites de Parker, ainsi que cinq de Monk et une de Bud Powell. L’équipe de Djam à nouveau unie réalise un documentaire consacré à l’interprétation de ces pièces par René Urtreger, Daniel Humair, Henri Texier et d’autres briscards du jazz hexagonal. La nouvelle tonitrue, d’autant qu’un saxophoniste est nécessaire pour interpréter ces inédits : plusieurs grévistes fanatiques mettent solennellement fin à leur engagement dans une tribune du Nouvel Observateur intitulée « le manifeste des 342 boppers ». Signé par Mark Turner, malgré l’arrêt de sa carrière à la suite de son séjour en hôpital psychiatrique.

La fin d’année voit ainsi un adoucissement des tensions politiques : Jean-Marc Ayrault appelle Manuel Valls à ne pas faire d’Antibes le « Nantes du jazz » ; et un projet alternatif (décidé autour d’un verre de Château Margaux) dans le théâtre antique de Vienne permet de mettre fin au conflit avec les zadistes, qui rangent leurs pancartes « Mingus plutôt que des détritus ». La sortie du documentaire de Djam confirme l’engouement de la planète pour le free : le bop étant à nouveau ringard, le film ne réalise que 5 689 entrées. Nagui, au micro d’André Manoukian, a son explication : « faire du bebop aujourd’hui, c’est suicidaire. Aujourd’hui, le King of Pop s’appelle Ornette Coleman. Aujourd’hui, le tonal et tout, c’est de la merde. Rien, du vent. » Le 29 décembre, Keith Jarrett apporte une touche de folie à cette fin d’année. Nadine Morano, venue comme tous les politiques s’afficher dans un concert de jazz que son champion Nicolas Sarkozy déclare désormais adorer (« J’aime Armstrong, Ayler, Brubeck, mais aussi Miles Davis, Eric Dolphy, Eric Echampard, Andrew Hill, Mingus et Monk, Bud Powell, Ike Quebec, von Schlippenbach, Fats Waller et John Zorn. ») L’ex-ministre, égérie d’une droite forte, présente au concert de Jarrett, y a fait sonner quatre fois le « Et quand il pète il troue son slip » qui lui sert de sonnerie de téléphone. Malgré sa récente rédemption karmique depuis Marciac, le pianiste est écroué et condamné trois mois plus tard à une peine de quatre ans de prison dont trois avec sursis grâce au témoignage de Mark Turner, exhumé par un avocat tenace. Le 31 décembre, l’année se conclut pour Djam par un entretien croisé de Lady Gaga et Archie Shepp, programmés pour la mi-temps du Superbowl de février 2016. André Manoukian déclare à propos de l’entretien : « voilà le meilleur moyen de clore l’année la plus importante de l’histoire du jazz. »

Pierre Tenne

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