Yoram Rosilio & the AnTi RuBber BrAin factOry, Redouane Bernaz, El Hal, ARBf, 2010

Des musiques qu’on dénigre, on souligne souvent leur banalité. Si l’on raisonne à l’inverse, on obtient une vraie question : qu’est-ce qu’une musique rare ? Avec El Hal, Yoram Rosilio et l’AnTi RuBber BrAin factOry apportent plus que des éléments de réponse ; des solutions.

La rareté – disons l’originalité, mais c’est moins précieux – habite la haute ambition de leur projet qui épouse en même temps une élégante simplicité de l’expression. Ambition de conjuguer les traditions musicales foisonnantes du Maroc à celles du free jazz, dans un projet mystique qui accompagne les histoires de ces deux cultures. El Hal, suite en cinq mouvements, explore à travers ces références la transe soufie qu’on retrouve notamment dans l’accélération progressive du rythme, ou plus littéralement dans des citations précises : « Dhikr », deuxième mouvement de la suite, désigne à l’origine la répétition du nom de Dieu au cœur des pratiques soufies. Cet écheveau de cultures, de vocabulaire, trouve dans le mysticisme le ressort d’une musique puissante et évidente qui s’inscrit dans une filiation indéniablement free. Et indéniablement jazz, puisqu'on pense entre autres à Ayler, Sanders, Sun Ra

La rareté est d’abord dans la clarté de cette musique qu’aurait pu alourdir ces ambitions ésotériques. Pour prouver qu’il n’en est rien, « Dhikr » à nouveau s’empare de la répétition rythmique dans un long crescendo qui laisse une place béante aux solistes (notamment le ténébreux saxophone de Jean-Michel Couchet) pour s’ouvrir sur une apothéose de tout l’orchestre, qui convertirait à l’instant le plus mécréant des délateurs du free au soufisme le plus radical. Cette conversion rendrait justice à la force première de l’album : la richesse très réfléchie du propos de Yoram Rosilio et l’ARBf est toujours mise au service d’une musique généreuse, belle, puissante ; rare en un mot. L’orchestration et l’écriture y sont pour beaucoup : « Les mouvements d’un Cheikh » s’articulent longuement autour de la contrebasse du leader rejointe par les percussions saisissantes venues tout droit du Maroc (karkabous, gangas notamment) qui offrent à l’orchestre l’opportunité d’improvisations déroutantes autant qu’évidentes. Comme une transe, en somme.

La rareté enfin, c’est peut-être d’atteindre la profondeur irréductible à laquelle vise la belle musique, qu’on dira autant évidente et simple qu’indicible, inépuisable. De ce point de vue, El Hal se donne avec une générosité et une clarté que nul ne pourra ignorer – y compris le mécréant évoqué ci-dessus. Mais on aura la désagréable impression de n’en avoir jamais tout dit : le bruitisme onirique de « Nass El Ghiwane » (hommage au célèbre groupe marocain sans doute), le solo d’oud de Yann Pittard (« Portes fenêtres »), les rythmes empruntés au gnaoua,  la notion de zaouia, l’entrain mélodique de « Nass el Ghiwane »… Beaucoup trop pour une simple chronique !

El Hal n’est qu’à moitié la solution à la question posée : une musique rare est une musique qu’on aime sans pouvoir entièrement l’expliquer. Et si cet album est bien cela, il est aussi beaucoup plus ; à l’écoute d’une humanité et d’un monde qu’on voudrait avec ces musiciens plus responsables et plus respectueux de leur beauté. Équation difficile, dont Yoram Rosilio et ses musiciens ont la solution.

Pierre Tenne

Voir aussi la chronique de Dhöl Le Guedra, dernier album de Yoram Rosilio & l'Arbf ; ainsi que l'entretien réalisé avec Yoram Rosilio.

L’ARBf produira El Hal pour la cinquième fois à l’Anis Gras (Arcueil, 94) le 7 février !

Les albums de Yoram Rosilio et l’ARBf sont en vente ici et .

Thomas ballarini, Marielle Chatain, Ananda Cherrer, Jean-Michel Couchet, Eric Dambrin, Florent Dupuit, Jérôme Fouquet, Jean-Brice Godet, Benoit Guenoun, Karsten Hopchatel, François Mellan, Maki Nakano, Yann Pittard, Jean-Phillipe Saulou.