233_cover_gross  

Il faut mettre un terme aux proverbes, qui en fait de sagesse portent la bêtise accumulée  par les siècles des siècles. Non, toutes les bonnes choses n’ont pas nécessairement de fin et le beau projet du Trio 3 est là pour le rappeler. Leur dernier album avec Jason Moran avait déjà été remarqué ici même, sans qu’ait été rappelé leur travail depuis la formation du trio en 2006. Les trois poids lourds du jazz s’assemblent alors, sans doute pour discuter de ces cinquante années dédiées au meilleur des jazz et aux plus grands des jazzmen. Aussi pour voir s’ils avaient un peu de musique à nous raconter.  Après un premier album en trio, ils décident à chaque album d’inviter un pianiste dans leur univers toujours mouvant.

En 2009, c’est à Irène Schweitzer et Geri Allen que sont lancés les premiers défis. La première est plus proche de leur génération et de leur musique ; la seconde  inaugure une série d’albums où le trio fait la part belle à une figure plus jeune du piano jazz d’outre-atlantique. Après Geri Allen (à nouveau en 2011) et Jason Moran, c’est autour de Vijay Iyer de s’y coller.  Prononcer « « Vidjé ailleurs » (ça semble assez important pour lui ).

Dernier rappel avant de passer à la musique : Vijay Iyer, 43 ans dans un mois, New-yorkais d’origine indienne, plus exactement tamoule, est un pianiste actif depuis vingt ans, reconnu sur la scène locale depuis quinze. Intello chronique, il s’adonne aux sciences en même temps qu’à la musique, pense, médite, écrit beaucoup. Presque autant qu’il publie d’albums : dix-huit déjà en tant que leader. Quand  débutent les années 2010, il décide de passer la vitesse supérieure et explose à grand coup d’ « artiste de l’année », « album de l’année » chez Downbeat en 2012 et donc, de collaboration avec le Trio 3.

Que vaut cette dernière livraison du projet ? Les grands écarts entre les influences et les époques de chacun est encore plus que présent : « Shave » sonne comme du pur free de la grande époque, et Vijay Iyer s’en tire sans égratignure au jeu des comparaisons avec ses glorieux aînés (ou avec Jason Moran et Geri Allen). Le trio est comme toujours irréprochable dans l’exécution de ces morceaux aux accents nostalgiques et facilitent bien le travail du bizut. On se dit par moment que la formule du trio + 1 commence à patiner sévère à l’écoute de certaines redondances avec les albums précédents. Bien beaux radotages pourtant que ceux de ces trois vieillards encore gamins, qui pourraient suffire au bonheur de tout jazz nerd respectable et respecté.

On pourra (et c’est mon cas) au contraire trouver que cette collaboration avec Vijay Iyer révèle une finesse décapante qui se traduit dans les atmosphères choisies : après les tonalités plus soul de Geri Allen, le free de Schweitzer et l’énergie sauvage de Moran, Iyer impose souvent sa musique cérébrale sans être pédante. Sa très longue « Suite for Trayvon (and Thousands More) » est à ce titre traversée par son goût pour les rythmes bancroches, saccadés et courts dont il fait des trésors de raffinement mélodiques. Cette musique travaillée incite le trio à sortir de son registre habituel et personne ne viendra s’en plaindre. Andrew Cyrille aux drums, c’est exquis. Workman à la basse, délicieux. Oliver Lake, suave.

Pour continuer sur la cuisine, l’album offre de savoureux moments de délectation, où l’alto de Lake va fouiner du côté de Ayler comme sur « Wiring ». La composition d’Andrew Cyrille qui clôt l’album est une grande claque dans la gueule assénée par le batteur comme une caresse, dans un solo interminable déferlant sur mes pauvres certitudes rabougries. Quelques sourcils pourront être froncés devant le classicisme de cette musique aux accents indéniablement free. L’exercice du pour ou contre pouvant s’exercer en solitaire : on peut aussi bien s’extasier sur les libertés que prend ce dialogue entre générations  sur le terrain bien connu d’une musique souvent d’un autre âge ; comme regretter l’absence de surprises de nombreux titres.

La belle idée des trois ancêtres poursuit donc son chemin en adoubant désormais Vijay Iyer, qui le mérite bien malgré sa dégaine de victime de cour de récréation.  Le pianiste, aussi déroutant qu’un clivage gauche – droite en 2014, confirme autour des trois poids lourds que sa musique a de quoi exciter.

Pierre Tenne