L'autre jour, je lisais cette histoire de mecs qui se battent contre des ours, et ça m'a surpris. Yoram Rosilio et son sextet/orchestre Tikkun, eux, réparent le monde. C'est moins con, mais pas sûr que ça soit plus facile. Tikkun, donc: terme cabalistique complexe lié à la réparation du monde, pouvant entre autre se faire par l'impact sonore de l'homme sur le monde.

L'autre jour, j'entendais un gars dire que tous les mecs du free jazz jouent soit un pseudo-bruitisme énervant, soit du William Parker en moins bien. Yoram Rosilio et Tikkun, eux, vont puiser aux racines de leurs cultures free et jazz et tout le reste : un soliste qui improvise sur le thème comme chez Mingus (« Vayaabor (Incantation) », où Florent Dupuit et Benoît Guenoun au ténor ne dépareillent pas avec Booker Ervin), un penchant pour des rythmes changeants mais unifiés dans un swing très pur qui peut rappeler alternativement le meilleur du quintet d'Ornette (RIP, gros) ou Dolphy, enfin la libre inspiration de la liturgie sépharade marocaine qui offre des thèmes d'une puissante clarté dans leur traitement jazz redoutablement évident (« Rahoum ve Hanoun »).

L'autre jour, je regardais parler un type qui disait que tous les musiciens actuels s'emparaient des musiques du monde et de la fusion par manque de choses à dire et de talent. J'aurais bien des difficultés à m'inscrire en faux à écouter certains musiciens et pas nécessairement Ibrahim Maalouf. Mais le constat est amer, désolant, à écouter Yoram Rosilio et Tikkun qui, eux, se posent les bonnes questions : comment un musicien de culture (free)jazz parisien peut-il parler à travers les traditions Mellah (en gros : les ghettos juifs de certaines villes marocaines jusqu'au début XXe) ? Ça veut dire quoi s'approprier ? Transformer ? C'est quoi, les gars, une musique ? Ces 24 Doors se construisent en deux suites, « Selikhot » et « Amidah », références à la liturgie juive, qui élaborent dans la patience de la musique un cheminement musical d'une profondeur insensée qui, pas à pas, établit des liens presque biologiques entre ces cultures et ces traditions. C'est le groove de la basse du leader, très « classiquement » jazz et ternaire au commencement, qui se mue sans jamais rien trahir en une pulsation impénétrable (« Oubsepher »). C'est la batterie de Rafael Koerner en poursuite constante de la nécessité de tenir la parole des autres, c'est l'orchestration si intelligente dans son entrain bassement humain d'un sextet qui témoigne du travail de Rosilio dans ses différentes formation (dont son orchestre, l'Arbf), ce sont encore pour me répéter les délicieuses et méphistophéliques arabesques de Jean-Michel Couchet à l'alto.

L'autre jour, j'entendais un gus expliquer doctement qu'il n'y a plus de belle musique à faire, à dire dans le jazz. Plus encore dans le free jazz. Pauvre gars, certes, mais en lui mettant vingt-quatre portes dans les tympans (douze dans chaque), j'éviterais de lui exprimer ainsi mon mépris et ce sera autant de fait pour la musique. Il en est, des musiques, qui méritent plus d'auditeurs car elles touchent au cœur de ce qui établit l'indéniable musicalité de nos âmes, en dépit de certaines conventions et formalismes : la nécessité des sons. Un jour prochain, bien des mecs qui vaudront mieux que moi diront que Tikkun, c'est de la balle. Et tout sera bien.

Pierre Tenne

Tikkun, The 24 Doors, sortie le 18 novembre 2015à l'occasion d'un concert dans le cadre du festival Jazz en Chantereine. Pour acheter l'album, ce sera sur ce site.

Beaucoup de Yoram Rosilio sur Djam, avec un entretien massif et beau, ainsi que tout plein de chroniques par ici, par ou encore dans ce coin et celui en face en sideman.