tigran-hamasyan-mockroot-rev-450x400 Tigran Hamasyan, Mockroot, Nonesuch Records, sortie le 17 février 2015

 

« Mockroot, c'est l'idée de la nature se moquant de l'humanité » « Ce sont nos racines spirituelles que nous avons tendance à négliger, quand nous sommes pris dans l'engrenage du matérialisme et de la technologie aujourd'hui. » « Pour moi la musique est de la méditation. »

Voyage, monde, nature humaine, histoire, méditation, quand Tigran Hamasyan parle de son art (voir le dernier Tapage bien sûr !), il le fait avec sagesse et l'enveloppe d'une certaine mystique. Et pour cause ! « To love », un train passe. Ou le bruit de la mer résonnant soudain avec les trilles délicates de notre pianiste. « To love » est une belle entrée en matière qui fait de cet album une véritable ode à l'amour. Car Tigran, avant d'être musicien, est un authentique poète qui compose avec les notes comme s'il s'agissait de mots, puisant son inspiration dans toutes les « racines spirituelles » d'un langage pluriel nourri de poésie et folklore arméniens, de musique sacrée, de pianistes contemporains éminents (tel Keith Jarett), de musique classique (Debussy et Bartok)... Et sa musique cultive ce paradoxe de marcher en funambule sur le fil de la vie et de nourrir simultanément un incessant désir d'absolu, oscillant sans cesse entre fugacité et permanence, ici et ailleurs...et surtout fascination de l'auditeur. Semblable à la mer, le jeu de Tigran monte, déferle sur le rivage, s'éloigne, se retire, s'apaise et s'agite en un immense va-et-vient ponctué de silences portant toute la densité d'une musique authentique. Et lorsque la voix claire de Tigran résonne dans les airs en amont de son piano, c'est la figure du chantre romantique et de sa lyre qui s'esquisse en filigrane, prouvant par là les aptitudes du musicien à créer un monde d'une fraîcheur qui n'a pas son pareil.

http://youtu.be/v-QXm5Ku_l0

 

Avec Tigran, la relation de l'auditeur à la musique est quasi épidermique. Et la formation trio (Arthur Hnatek à la batterie et Sam Minaie à la basse) insuffle l'énergie nécessaire à ce rapport intime en le redoublant par la création d'un large espace de silence que les musiciens investissent calmement. Certains morceaux étirent la fibre théâtrale, tel « The road that brings me to you ». « Lilac » possède cette sombre mélancolie qui vous transporte tout bonnement ailleurs : vers l'inouï, l'inconnu et caetera, vous aurez compris ! Mais Tigran c'est aussi un jeu audacieux qui devient parfois plus électrique, plus frappé, plus abrupt. « The Grid » par exemple, trahit une virtuosité incroyable, Tigran glissant tour à tour d'un jeu agressif improvisé à la limite du heavy metal à une douceur presque classique qui mettra l'auditeur à genoux. Et c'est sur ce jeu pianistique respiratoire à la fois tourmenté et apaisé que notre homme se construit en marge de tout pianiste. Tigran, un artiste en quête de l'Oeuvre, avec un grand O... poursuivant sa route à travers les racines spirituelles de la poésie et de la musique. On aime.

 

Alors du lyrisme, oui, bien sûr. Mais pas que. Pour chroniquer à sa juste mesure Mockroot, il faudrait pouvoir écrire comme Tigran caresse les touches de son clavier, avec une infinie délicatesse. Suivre ce souffle, s'imprégner totalement de cet univers, se perdre dans cette vertigineuse envolée dramatique, élégiaque, lyrique jusqu'à respirer en elle et pénétrer au plus profond de soi. En tout cas, Mockroot maintiendra ses notes dans l'air du soir longtemps après que la chaîne se soit éteinte...

 

Agathe Boschel