Dans Le seigneur des anneaux, Arwenn est la fille d'Elrond, le semi-Elfe. Comme personnellement, j'imagine la musique elfique sous des dehors plutôt insupportables – trois ou quatre décérébrés à la harpe et au chant dialoguant avec de jolis mésanges – l'idée de Thierry Maillard d'explorer ce royaume pouvait légitimement m'inquiéter. D'ailleurs, certains titres s'emploient à me confirmer dans mes angoisses : « Sphynx Part.1 » et la voix venue de Lorien de Marta Klouckova.

Nonobstant ces réserves elficophobes, The Kingdom of Arwen est un album fort surprenant. Dans sa composition déjà, qui fait alterner le trio du pianiste et compositeur Thierry Maillard (avec Dominique Di Piazza à la basse et Yoann Schmidt à la batterie), le philharmonique de Prague, et enfin des invités variés et prestigieux, dont Nguyen Lê ou encore Minino Garay. Maillard gère toute ces données de l'équation avec autant de brio que Cédric Villani, moins les nœuds papillons, pour un voyage assez curieux dans cet univers qui n'est pas exclusivement traversé d'elfes et de nains. Le long hommage à Frank Zappa où brille Nguyen Lê exemplifie d'ailleurs la démarche esthétique de l'album, à concevoir comme une suite orchestrale racontant en une succession de tableaux une étrange histoire de fantaisie rock et jazz : « Zappa » mêle en effet une orchestration et une rythmique que l'album a déjà installées dans les oreilles comme authentiquement elfe, authentiquement Maillard à tout le moins, aux sonorités très rock d'une guitare sortie des seventies. Le pire est que ça marche.

Pourquoi ça marche ? On pourrait faire longtemps l'éloge des musiciens, mais cela est lassant. D'autant que l'alchimie opère ici grâce à la science de la composition et de l'arrangement de Thierry Maillard, dont la palette très large est utilisée de façon à fournir un discours cohérent et incisif. Si l'album, sans doute un peu trop étiré en longueur (presque 80 minutes), énerve parfois par des impressions de redites et de complaisance dans cette esthétique qui peut aussi virer à la facilité (certaines séquences des « Hautes Plaines », d'un lyrisme celtique quelque peu compassé) ; il est néanmoins le témoignage d'une musique audacieuse, et d'un parti pris artistique courageux. Mieux : cette musique n'a jamais été entendue, ce qui n'est pas si fréquent de nos jours. Mieux encore : cette musique est souvent belle et convaincante, quoiqu'à déconseiller certainement aux amateurs de bop endiablé. Les plus ouverts de ces derniers pourraient sinon, comme moi, rayer de leur cartographie des préjugés musicaux, les contrées des Elfes et le royaume d'Arwenn.

Pierre Tenne

Thierry Maillard, The Kingdom of Arwen, Naïve, 2015

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