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Etrange recette que celle de cette petite moutarde, à lire la liste des ingrédients... Dans l'ordre : petit citron vert, petit raifort, petit piment d'Espelette, petit Wasabi, petit poivre de Sichuan... Chaque titre apporte son écot à la sauce de cinquante minutes, dont on se demande encore si elle arrache ou si elle tire plus à l'aigre-doux.

Echappé de la confluence des galaxies Tri Collectif et ONJ (obédience Olivier Benoît), le projet Petite Moutarde naît il y a un an, inspiré par le chef d'oeuvre du cinéma muet français, Entr'acte de René Clair (1924). D'une certaine manière et ainsi présenté, on a déjà dit beaucoup de l'album : clairement estampillé « musiques improvisées » malgré quelques retours d'un swing plus jazz (Ivan Gélugne à la basse impeccablement irréprochable sur « Petit piment d'Espelette ») ; fureteur vers un éclectisme assez rock à la façon de l'actuel ONJ, fureteur tout court dans une écriture d'une rigueur bienvenue. Aigre-doux, alors ?

Non ! car – et pouvait-il en être autrement ? - ces quatre musiciens échappent à la rigidité de ces carcans du quant-à-soi, de l'entre-soi de ces musiques cantonnées, quand on y pense, aux cancans parisiens quantifiant la part du jazz, celle du reste... D'abord, par des arrangements et compositions qui dans leur précision délivrent des espaces béants pour l'expression personnelle des quatre musiciens, qui ont tous beaucoup à dire : le tricoteur Florian Satche, à la batterie, capable de tambourinements binaires d'une inexplicable finesse (« Petite Harissa »), le violoniste Théo Ceccaldi (tricollectif et ONJ) au vocabulaire très fouillé et qui recherche (puis trouve) dans les déferlantes d'improvisations les plus brutes un lyrisme enlevé. Alexandra Grimal, dont la palette de couleurs et d'expressivité ne semble jamais devoir cesser de s'élargir, se préciser, se creuser, s'échapper vers une parole qu'on ne veut cesser de contempler. Et je reste courtois.

Rien de bien nouveau pour qui suit ces musiciens depuis quelques temps, me dira-t-on. On aurait tort, déjà. Mais Petite Moutarde repose surtout sur un fil rouge qui emporte la conviction de l'auditeur, des valvules de son cœur comme des synapses de son cortex préfrontal. La référence à René Clair, qui donne envie de voir le tout sur scène ; mais surtout le concept de ces ingrédients, comme autant d'images, d'univers, de références humoristiques (« dromadaire, dromadaire, dromadaire », chante le début de l'album) ou plus sérieuses ; qui s'imbriquent entre elles sans anicroches. Va-et-vient cohérent et psychédélique de cartes postales musicales et sensibles, entre le spectral de "Petit raifort" et le contrepoint de "Petit citron vert", entre séquençage quasi autistique et flux musicaux très libres...

Beaucoup de maîtrise et de sincérité, ça impressionne. Puis pêle-mêle du rock, un peu de swing tout de même, de l'impro (bah oui...), du lyrisme, etc., ça fait plaisir quand c'est bien fait. Pour être petite, cette moutarde monte bien vite au tarin avant de conquérir l'oreille – via les trompes d'Eustache, pour être précis.

Pierre Tenne

Théo Ceccaldi, Petite Moutarde, ONJazz/L'autre Distribution, sortie le 25 septembre 2015