TBP_JR cover final 2

Moi, j'aime bien The Bad Plus. Et j'aime vraiment bien Joshua Redman, le poids welter de sa génération de saxophonistes. Dansant, sec et rusé. Las, les deux ne m'excitent plus guère ces dernières années, sauf peut-être en concert... Alors cette collaboration commencée en 2011 a pour envers de ses atours excitants et aguicheurs un soupçon de recel et de péremption. L'album annonce la couleur, puisque les musiciens puisent dans les vieilles marmites en reprenant deux classiques du répertoire de The Bad Plus : « Silence is the Question » date de These Are the Vistas (2003), « Dirty Blonde » de Give (2004).

Or donc, pas mal de suspicion. Les premières mesures les confirmeraient : mélodie pop au groove téléphoné qui rappellent que quinze ans plus tôt, le trio new-yorkais se présentait partout comme les nouveaux révolutionnaires presque punk du jazz américain, faisant oublier un certain conformisme évident dans leur trame musicale. On déchante vite : premier solo de Redman, évanescent, fuyant, qui parvient à sublimer ces harmonies et ces rythmes pour en dévoiler la complexité celée.

Plus loin, c'est à un vocabulaire presque atonal que le quartet confronte cette énergie dans des coqs-à-l'âne de haute tenue, où le piano de plus en plus humble et puissant d'Ethan Iverson luit de tous ses feux (« County Seat ») et fait briller par contraste le ténor de Joshua Redman, qui s'aventure vers des débauches de puissance et de sons bruts auxquelles il ne nous avait pas toujours accoutumées. Le pianiste passe pour la clef de voûte d'un quartet remarquablement équilibré mais où les individualités de la basse (Reid Anderson) et de la batterie (David King) sont moins explicitement mises en avant que dans les derniers projets du Bad Plus. Un souci plus grand du collectif qui offre de l’inattendu et du réjouissant, tel le solo à la Elvin Jones de King sur « Faith Through Error » concluant une séquence d'exploration de couleurs free avec talent et justesse.

Cet album est d'abord celui des retrouvailles : celles du public avec les démarches respectives de Redman et du trio, telles qu'elles auraient pu être et telles qu'elles ne devinrent pas depuis respectivement Elastic (ou peut-être Back East?) et Give. Retrouvailles des musiciens avec des idées qu'ils avaient en partie délaissées et qu'ils retrouvent avec une sagesse et une humilité de ouf. L'occasion de faire briller leurs talents éclatants – notamment Iverson et Redman, sans vouloir faire faire insulte à la section – qu'on a plaisir à redécouvrir dans un projet ambitieux et emprunt d'une authentique clarté. Si l'on retrouve certains tics d'écriture propres au Bad Plus (les putains d'ostinatos d'arpèges en accords ouverts d'Iverson, les bridges binaires et hiératiques qui goûtent sans frein le boum boum bourrin), il faut loucher sans chipoter dans cette marmite faussement vieille où se cuit une soupe bien savoureuse.

The Bad Plus & Joshua Redman, The Bad Plus Joshua Redman, Nonesuch/Wea, 2015

Pierre Tenne