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Aki Takase & Alexander von Schlippenbach, So Long, Eric! Homage to Eric Dolphy, Intakt Records

Une fleur bleue a poussé sur la tombe de Dolphy. Cet album live est d’abord une histoire d’amour et de tendresse. Pas de ténèbres, de tristesse. L’amour qui unit à la ville comme à la scène Aki Takasé et Alexander von Schlippenbach. L’amour qu’avec leur band ils portent pour le maître dont le cœur avait lâché il y a tout juste un demi-siècle, à Berlin où ils enregistrent ce concert.

Toute histoire d’amour comporte des pièges. Ici l’ombre effrayante de la radicalité indépassable de l’auteur d’Out to Lunch, cet album qu’il devrait être légalement obligatoire de posséder. Mais quand on s’aime, tout est possible. Schlippenbach, qui traîne son nom de comte prussien sur les sommets de la scène free européenne depuis les années soixante (et le génial Pakistani Pomade de 72), enlace ces neuf compositions de Dolphy avec passion. Les arrangements des deux pianistes sont des poèmes : le staccato binaire ouvrant « Hat and beard » surgit d’un chaos pianistique très free pour dévoiler l’éclat lunaire de la mélodie dolphienne. La longue suite épuise le motif dans de longues circonvolutions improvisées où le vibraphone (Karl Berger) et la trompette (Axel Dörner) font plus qu’honneur à Bobby Hutcherson et Freddie Hubbard. L’amour, encore…

L’équilibre ténu entre séquences improvisées et parties écrites tient l’ensemble du concert et dévoile les lignes mélodiques irrévocables d’Eric Dolphy. L’imperturbable finesse de cette musique produit des ballades que la rencontre entre ces deux univers musicaux n’engageait pas à croire possible : « The Prophet » ou « Something Sweet, Something Tender » sont caressés lentement avec une grâce incroyable où les soufflants prennent les devants. À l’alto, Henrik Walsdorff captive, étonne, émeut. Presque autant que les pianistes et leaders, capables de soli d’un hard-bop sauvage et désaliéné, que ne renieraient ni Horace Silver ni même Cecil Taylor.

Au-delà de ces instants de grâce, la performance convainc surtout par une simplicité qu’on retrouve toujours dans les couples qui durent. Cette simplicité qu’on n’attendait pas pour cette réunion de musiciens connus pour leur œuvre impénétrable et ardue. La tradition free du band, bien présente, s’efface avec justesse devant les compositions souveraines de Dolphy tout en se les appropriant avec une impérieuse évidence. On ne saurait rêver un meilleur hommage pour cette musique. Transis d’amour, Takase et Schlippenbach sont bien au rendez-vous intemporel lancé il y a cinquante ans par l’horloge improbable d’Out to Lunch. Plus qu’un So Long, ils nous ramènent de cette rencontre la nécessité de Dolphy, de toute éternité.

 Pierre Tenne 

À écouter :

Eric Dolphy, Out to Lunch, Blue Note, 1964

Eric Dolphy, At the Five Spot, New Jazz, 1961

Alexander von Schlippenbach, Pakistani Pomade, FMP, 1972

Dolphy en sideman (parmi tant d’autres…):

John Coltrane, Olé, Atlantic, 1961

Oliver Nelson, The Blues and the Abstract Truth, Impulse, 1961

Andrew Hill, Point of Departure, Blue note, 1964

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