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Sokratis Sinopoulos est grec et joue de la lyre... On fait difficilement plus Tantale pour les mauvaises blagues clichées. Je me retiens. Il s'agit ici d'une politiki lyra, ou lyre de Constantinople ; instrument piriforme à trois cordes frottées, plus souvent utilisé dans le rebetiko ou la musique ottomane que dans le jazz contemporain, où son son (mon mon?) acidulé et sa technique souvent legato n'ont guère convaincu pour leur capacité à faire swinguer.

Mais Sinopoulos parvient à creuser son petit trou dans la musique jazz depuis quelques années, en sus de son investissement sur les scènes classiques et traditionnelles, avec notamment un rôle de sideman pour Charles Lloyd (Athens Concert, 2011) du plus bel effet. Sur le papier, Eight Winds a bien des arguments pour incarner le stéréotype de l'album curieux mais intéressant, dont ECM semble régulièrement posséder la recette parfaite en ce qui concerne les rencontres entre jazz et musiques du monde – voir certains Anouar Brahem pour ce qui concerne les traditions orientales.

Malheureusement, ce premier album en leader laisse sur sa faim. Mort de faim. Etique. L'usage de la lyre n'encourage aucune expérimentation technique ou de timbre propre à en souligner la singularité ; si bien que Sinopoulos assume un rôle de soliste très formaté dont on peut se demander s'il n'aurait pas été plus heureux qu'un saxophone le prenne en charge, vue l'esthétique générale de l'album très marquée ECM - lenteur planante, clarté mélodique, harmonies très consensuelles et sans aspérité. Dans ce contexte, la singularité de la lyre n'est exploitée qu'à demi-mot et incite à voir dans Eight Winds une énième tentative de « fusion » ne reposant que sur un travail superficiel des traditions utilisées (jazz et grecque ici).

L'album se sauve – essentiellement pour les amoureux de cette même esthétique ECM – par des qualités malheureusement insuffisamment exploitées par le quartet : les interventions du pianiste Yann Keerim et son goût élégant pour des sortes de block chords nouvelle façon, des trouvailles mélodiques filées en ritournelles d'une efficacité entraînante (« Thrace », « Lyric »), des modulations un peu téléphonées mais souvent efficaces. Autant de qualités qui font croire que Sokratis Sinopoulos n'a pas dit son dernier mot. On lui conseille chaudement de prononcer son prochain avec plus d'audace et moins de parcimonie.

Pierre Tenne

Sokratis Sinopoulos Quartet, Eight Winds, ECM/Universal, sortie le 28 août 2015