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Aux premiers frémissements du crépuscule méditerranéen, le spleen s'amarre dans nos esprits. Lugubre, apaisant... Un beat électro retentit, le piano résonne : un tourment méditatif s'initie. Mais la modernité ne dévoie pas la tradition, et l'oud de notre frontman, Smadj, offre alors une réponse lointaine à la noirceur du propos. L'effervescence spirituelle s'empare de notre être. Mais la spiritualité a bien des visages, et celui choisi par Smadj est loin d'éconduire nos pensées les plus sombres. Parce que la mélancolie, la nostalgie et l'exil sont porteurs de sagesse, le joueur d'oud préfère donner dans les mélodies introspectives plutôt que dans des parfums musicaux un peu trop suaves. Pour autant, le line-up détonne par la variété des univers qu’il combine.

Le bandonéon de William Sabatier (ce fameux clavier à vent allemand, semblable à l'accordéon, qui arriva en Argentine dès la fin du XIXème siècle avant de s'illustrer comme l'instrument emblématique du tango) présent sur deux titres, s'ancre dans la plus parfaite tradition maghrébine. Il dévoile un son hypnotique, mais par-dessus tout, judicieusement louvoyant. « La vie est un songe » disait Saint Jérôme. Les tangages de notre conscience en sont la preuve.

Sur un plancher électronique aux beats lancinants, profonds, les riffs d'oud (électrique ou acoustique, suivant l'humeur de Smadj) offrent à l'auditeur une marche mystique dans quelques contrées inhabitées de l'Afrique du Nord et des Balkans. Les thèmes à « l'ivresse dissolue » (extrait du poème chanté sur « Jailbreak ») se voient, ci-et-là, ponctués de volupté sous la magnificence de jeu du pianiste Bojan Z présent sur trois titres. Des affres aussi passionnées que pénétrants... Texture nécessaire à une plus ample grâce de la musique nord-africaine.

Pour davantage d'orientalisme, Ibrahim Maalouf donne la réplique sur le second morceau « Smadjibe ». Un hymne plaintif, aérien. À l'écoute de Ballaké Sissoko sur le dernier titre « Tendre Bal », c'est pour ainsi dire la beauté des chemins de crête qui s'exalte dans une pureté désertique omniprésente. Dans une veine assurément spirituelle, le mythique joueur de kora malien nous gratifie d'un superbe moment de poésie mandingue. Chancelant et évasif...

Si l'album se veut cosmopolite, il tend avant tout à ouvrir au blues du Moyen-Orient de nouvelles perspectives esthétiques : le mariage feutré des univers acoustiques et électriques, en proie au même désir de plénitude. C'est Byzance, pourrait-on dire !

Alexandre Lemaire