Phénomène naturel inhérent à la vie, quoi qu'en pensent les transhumanistes, la mort a comme fâcheuse tendance d'attirer les charognards. Particulièrement quand le mort en question s'est un peu distingué dans sa vie. Pour beaucoup de musiciens, Ornette Coleman ne fait pas partie de ce dernier groupe, mais bien de celui encore au-dessus de ceux qui de leur vivant atteignirent des sommets où l'air n'était plus respirable pour le commun des mortels. Moins de quatre mois après la mort de monsieur-l'inventeur-du-free-jazz, quatre guitaristes s'attaquent à son œuvre, en guise d'hommage.

Vautours donc ? Opportunisme ? Indécence morbide ? Non. Pour plusieurs raisons, non. La première est purement économique, mais Dieu seul sait à quel point on ne peut mépriser l'économique qu'en ayant les moyens (économiques) de s'en échapper. L'art pour l'art, mon zob ! Cet hommage est librement diffusé par voies numériques, ce qui explique peut-être qu'il ne fasse pas grand bruit, mais qui témoigne d'un amour de la musique qui n'est pas réductible à la seule profession, et tant mieux pour l'art.

Plus impérieuses sont les raisons musicales : les quatre guitaristes rassemblés empruntent à maître Coleman quatorze compositions, dans lesquelles on retrouve certains de ses tubes (« Lonely Woman », « Turnaround ») et d'autres titres moins souvent cités. Jamais interprétés à quatre, ceux-ci sont le moyen d'une appropriation toujours personnelle, respectueuse dans son iconoclasme, de l'oeuvre du saxophoniste et de son aura terrifiante sur le jazz moderne. Richard Bonnet en explore les racines blues (« Lonely Woman », « Blues Connotation ») lorsque Noël Akchoté s'empare de la notion colemanienne d'harmolodie pour un exposé aussi personnel que convaincant sur « C.O.D. » L'angle d'approche est intelligent, rondement mené, et donne à réentendre d'une façon neuve ces titres, par l'arrangement autant que par le choix radical d'un album exclusivement tissé par les soli et dialogues de la guitare, instrument ici magnifié autant qu'honoré.

Point d'obscénité morbide liée à l'actualité nécrologique, donc. On regrettera toutefois, avec l'anonymat relatif dans lequel est sorti cet album, que les choix esthétiques qui guident les quatre gratteux destinent leur musique à un public de spécialistes et de guitaristes. Ces derniers se feront des plaisirs coupables à admirer les techniques instrumentales des quatre artistes comme en relevant la clarté si personnelle de leur vocabulaire. Pour les autres, on peut craindre que la formule ne lasse sur la longueur (même si le tout dure 52 minutes ; raisonnable) tant elle s'apparente à l'exercice de style et limite très sûrement les possibilités d'exploration de l'oeuvre d'Ornette, du fait des contraintes de l'instrument (et pas seulement techniques : pensons aux couleurs, tout simplement, dans cette absence audacieuse d'effets autres qu'acoustiques). Un album de musiciens pour musiciens, pour happy few ; certainement. Un album intelligent et sincère, audacieux dans son élitisme, à n'en pas douter.

Pierre Tenne

Noël Akchote, Richard Bonnet, Guillermo Bazzola & David Paredes, Skies – Guitar Tribute for Ornette Coleman, Alina Records, 2015

Pour télécharger l'album (gratuitement et légalement), ça se passe ici. Et pour toute question sur la pratique des tribute albums, notre dossier consacré à la question !

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