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Qu'on m'explique ce paradoxe : comment un mec reprenant Jimmy Giuffre peut-il tellement rappeler Grachan Moncur ? Qu'on me l'explique, je suis dépassé, débordé, vieilli, usé. Et si le paradoxe ne concerne que quelques rats de discothèque, il n'en reste pas moins universel. Côté Grachan, pour commencer : le triomphe du trombone. Ce n'est pas non plus le plus commun des instruments solistes – et c'est un tort – et on pense rapidement à la poignée de célèbres de la coulisse que compte le panthéon du jazz (J.J., Curtis Fuller et donc Grachan). Moncur III s'impose rapidement par le goût prononcé du glissendo, la lenteur du propos, et la place occupée par le trombone dans l'économie globale de l'album. Et quel trombone que celui de Samuel Blaser ! On ne peut se plaindre de la profusion des soli de trombone qui font frissonner, et bien « Trippin' » désormais. 3 minutes 47 tout de même, qui passent vite.

Pas seulement toutefois : Samuel Blaser pioche en dehors du son une certaine esthétique qui n'est pas uniquement tributaire de Jimmy Giuffre. Il y a aussi dans ce Spring Rain un peu de Moncur et de ses potes (le McLean d'après Let Freedom Ring, par exemple) lorsqu'ils jouaient tous chez Blue Note. A nouveau, question d'arrangement et d'espace mais aussi de compositions personnelles (« The First Snow »). Question aussi d'entente du quartet qui fait alterner des échanges parcimonieux et mesurés (« Cry Want », « Trudgin' ») avec des morceaux plus énergiques (« Counterparts ») ou à l'effusion plus effrénée (« The First Snow » à nouveau). Cette entente du quartet oblige à toucher un mot de la qualité de la section (Drew Gress à la basse, Gerald Cleaver à la batterie) pour cette musique souvent changeante et plus ardue qu'il n'y paraît à mener sans anicroche. Mais le sideman apportant le plus – des couleurs, de la virtuosité, du goût, du rythme – est incontestablement Russ Lossing aux claviers. Russ : un cœur noble. Son solo sur « Temporarily ».

La figure tutélaire de Jimmy Giuffre, parlons-en : le Giuffre de Thesis et Fusion, son trio sélénite aux ambiances encore irréelles cinquante ans après. Par ses reprises ou l'atmosphère de l'album, le choix apparaît aussi original qu'ambitieux ; le résultat autant réussi que séduisant. Surtout que l'homme Blaser ne se contente pas de revêtir une ambiance et des tonalités mais use ce socle comme tremplin vers une musique que je ne peux que décrire comme vraiment cool. Putain de cool, peut-être ; parfois aux frontières du free d'ailleurs (« Umbra ») mais aussi aux confins du bop. Peu importe au fond car au centre du très bon jazz. Celui dans la généalogie duquel le tromboniste s'installe un nom coquet ; l'air de rien.

Samuel Blaser Quartet, Spring Rain, Whirlwind Recordings, 2015

Pierre Tenne