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Le jeune pianiste n'est étonnamment pas le plus connu de la jeune génération française, du moins de ce vieux côté de l'Atlantique, moins sillonné par ses mains virtuoses que la scène américaine : élève au Monk Institute, collaborations avec Hancock, Shorter, Mike Stern, McLaughlin et j'en passe. Des premiers albums dans les circuits ricains. Beau C.V., mais osons affirmer que la France est parfois en déficit d'ouverture à ce qu'on fait ailleurs...  Peut-être ce passage à l'Act a-t-il vocation à pénétrer enfin pleinement la scène française et européenne. Qui sait ?

Belle pénétration à ce compte, car Press Enter est un bel album ; d'ailleurs très fidèle à l'esprit du label Act à un point qui en devient presque louche. En trio, avec Luques Curtis (basse) et Kendrick Scott derrière les fûts qui l'accompagnent depuis plusieurs années maintenant et étaient déjà présents sur The Calling en 2012. L'alchimie de ce trio fonctionne à merveille dans ce nouvel album, au cours de spacieuses ballades planantes (« Holocene ») ou pour des titres bruissant d'influences pop (« San Luis Obispo » où murmure Romain Collin par-dessus une mélodie que n'aurait pas reniée George Harrison).

Press Enter déploie avec virtuosité et finesse une musique très personnelle malgré l'inscription très  nette dans une mode actuelle, qui conduit nécessairement à percevoir certains tics – certaines facilités ? - comme celui, emprunté, du hiératisme harmonique. Avouons que ces influences très nettes sont plus des sillons que des ornières pour ce trio, dont certaines fulgurances valent le coup de tympan : le jovial « The Kids » avec un Jean-Michel Pilc siffleur et un Kendrick Scott alternant bourinnage binaire et usage mutin de la charleston ; et une enthousiasmante lecture personnelle de « 'Round About Midnight », seul standard de l'album dont cette interprétation fera pousser des cris d'orfraie aux intégristes monkiens.

Cris d'orfraie logique tant le pianiste – répétons-le – s'inscrit dans une esthétique bien précise qui a ses pourfendeurs comme ses aficionados. Sans préjugés, les amateurs de bonne musique dégusteront ce Collin avec ou sans patates, on le savait déjà, mais surtout avec plaisir. C'est bien là ce qui compte.

Pierre Tenne