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Rodney Kendrick (impulse !) – The colors of Rhythm

Sortie du disque : 13/10/2014

Le label Impulse! fait encore des siennes avec la sortie du dernier album de Rodney Kendrick, The colors of Rhythm. C’est une véritable renaissance depuis les années 1960 où les dirigeants de ABC-Paramount Records avaient confié à Creed Taylor, un producteur blanc originaire de l’Etat de Virginie, le soin de prendre en main la carrière musicale de ces pionniers du renouveau de la musique noire-américaine.

Aujourd’hui, le label renoue avec son image d’antan en lui restant plus fidèle que jamais. Mais qu’est devenue, en 2014, cette  «nouvelle vague du jazz » que les producteurs d’Impulse! voulaient promouvoir, et dont on nous a si longtemps parlé ? Un coup d’œil rapide sur la scène actuelle du jazz donne presque envie aux amateurs de mélodies et de rythmes plus traditionnels de fuir cette appellation, qui rime souvent avec jeunesse, prétention et surtout manque notable de sensibilité musicale.

Rodney Kendrick n’a pourtant rien d’un adolescent qui, la bouche ouverte et la tête penchée sur le côté, s’admire en train d’enchaîner des quartes au piano croyant révolutionner le jazz en lui insufflant des sonorités dissonantes, alors que McCoy Tyner l’avait fait cinquante ans auparavant sur Afro blues.

Avant de se livrer au jazz avec son premier album solo The secrets of Rodney Kendrick, sorti chez Verve Records en 1994, il a été bercé au gospel par la voix de sa mère, a connu la soul et le rhythm’n’blues en accompagnant Harold Melvin et les Blue notes dans les années 70, et s’est même frayé une place aux côté de James Brown et George Clinton, les effigies de la funk music de ces années extraordinairement prolifiques dans l’industrie musicale.

C’est toute cette expérience que l’on ressent en écoutant The colors of Rhythm. Rodney Kendrick fait partie de ceux pour qui la musique est née du fond des organes, et vient de nous prouver que le jazz peut encore se vanter d’être un exutoire à la mélancolie, en demeurant une source intarissable d’expression personnelle.

The colors of Rhythm définit en huit pistes, dont quatre compositions originales émanant du pianiste même, ce qu’on peut appeler une âme véritablement musicienne. L’album est en substance contenu dans son premier titre, "Music DNA", qui marque avec une honnêteté déconcertante le début d’une confession émanant directement du cœur. La musique permet alors de communiquer des émotions réelles par ses silences et son relief, par ses harmonies plaquées vigoureusement à la manière de Monk, et par de longues phrases laissées à Curtis Lundy, le contrebassiste du trio de génie formé par la nouvelle effigie du label. Loin d’être un plaidoyer pour la technique pianistique ou un enchaînement monochrome entre les modes et les gammes, la musique laisse un espace considérable dans lequel les harmonies peuvent raisonner seules sans être perverties par des notes inutiles.

En écoutant ce disque, on comprend que la chanteuse Abbey Lincoln avait vu juste en disant de Rodney Kendrick qu’il était en mesure d’apporter au jazz un souffle considérable. Elle l’avait pressenti lors de l’enregistrement de son album A turtle’s dream, où Rodney s’est montré absolument respectueux des traditions, tout en n’ayant pas peur d’y intégrer sa touche d’humour. Dans son nouveau disque, l’artiste cite ses sources et réinterprète, après tant d’autres, des standards comme « Caravan » de Duke Ellington ou « Round Midnight » de Thelonious Monk.

Là où beaucoup, pensant lutter contre l’ennui, réinventent ces thèmes pourtant si bien écrits en les déformant jusqu’à mettre à plat leur mélodie, Kendrick les joue avec une simplicité telle qu’ils prennent l’allure d’une véritable leçon donnée à toute la scène actuelle. Mis à part dans sa composition intitulée "Cindy", surement composée en référence Cindy Blackman Santana, ancienne batteuse de Lenny Kravitz, femme de Carlos Santana depuis 2010 et responsable de la rythmique du trio de génie formé pour ce disque, où les notes s’enchaînent peut-être un peu trop rapidement, l’album donne le droit à chaque musicien d’être écouté en dehors des solos qui lui sont accordés. « Remembering », une autre composition personnelle de Rodney, nous prouve que nous sommes bien là devant un véritable trio : il n’y a pas d’accompagnant ou d’accompagné, mais trois musiciens qui cohabitent ensemble dans un large espace sonore.

Rodney Kendrick signe ici une œuvre qui devrait devenir un franc succès. La musique y vient des organes et du sang, et se voit être le fruit d’un effort acharné pour que chaque phrase exprime, de la manière la plus authentique possible, une émotion réellement éprouvée. Soyons donc à l’affut des nouvelles sorties du label Impulse! qui, semble-t-il, n’a pas fini de nous étonner.

Vincent Granata

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