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Sylvain Rifflet & Jon Irabagon ne manquent pas de cran. C'est qu'il en faut beaucoup pour monter un projet aussi audacieux que A celebration of Moondog !

Sur le Mont Olympe, Moondog serait Zeus. Et nous les misérables mortels médusés devant le génie de ce musicien de rue, luthier, poète, chef d'orchestre et symphoniste aveugle. En attendant on le croirait presque tombé dans l'oubli. Depuis le 8 septembre 1999, date ô combien fatidique de sa disparition, on n'en entend guère parler. Il faut dire que s'attaquer aux morceaux de Moondog, c'est un peu comme gravir l'Himalaya d'une seule main ou naviguer en haute mer par une effroyable nuit de tempête ou – l'image sera plus juste à maints égards- dormir sous les porches de « l'asphalt jungle » new-yorkaise à l'instar de notre anachorète. Soyons objectifs et rendons à Caesar ce qui lui appartient : A celebration of Moondog charrie tout un mythe et une multiplicité de figures dans ses lignes mélodiques uniques. Mais au fait, savez-vous qui est notre homme ?

Louis Thomas Hardin, alias Moondog. Ce type exhubérant vêtu d'un poncho en toile au centre duquel jaillit une broussailleuse barbe blanche aussi longue que ses cheveux. Qui trimballe sa drôle de dégaine de sorties de clubs de jazz en sorties de clubs de jazz aux côtés de Dizzy Gillepsie, Charles Mingus et Charlie Parker quand il ne dort pas dans la rue. Qui coiffé d'un casque viking à corne, tenant d'une main une lance médiévale et distribuant de l'autre ses poèmes à qui le désire. Qui complètement marginal. Qui n'en inspirant pas moins des musiciens aussi géniaux que Charlie Parker, Allen Ginsbert et Philip Glass. Pour ne citer qu'eux. Moondog. Un nom à lui seul incantatoire, chargé d'une oeuvre-monde prolifique se comptant en millier de pièces. Voici pour la présentation « sommaire » quoique essentielle de notre viking de la 6ème avenue. Alors qui pouvait bien s'emparer de l'éminent répertoire de ce Protée new-yorkais sans en trahir l'Idée ?

A coup sûr, il fallait que Sylvain Rifflet et Jon Irabagon débarquent sur la planète moondogienne pour perpétuer sa mémoire. Perpetual motion. Un projet multimédia ambitieux (album & dvd) ayant pour seul dessein de faire revivre notre défunt roi Midas. Dans ce live enregistré lors de l'édition 2013 du festival Banlieues Bleues, on reconnait le son minimaliste de notre compositeur : mélange entre musique savante et populaire, jazz enraciné dans le terreau culturel des Indiens de la plaine d'Amérique, étonnamment serti de musiques de la Renaissance et de rythmes caribéens. On retiendra particulièrement la très belle reprise de « My Tiny Butterfly », joliment agrémentée par un choeur d'enfants descendus pour l'occasion d'écoles de la Seine-Saint-Denis et un « Byrd's lament » qui ne trahit en rien la version originale. Surtout il y a cette « Fleur de Lis » qui, telle une invitation au voyage, nous entraîne par la mélodie composite de la flûte et du clavecin électrique au cœur des sources orphiques. En somme, on peut dire que le saxophoniste avant-gardiste et activiste Sylvain Rifflet à l'initiative de ce projet a bien travaillé. Pour se faire, il a su s'entourer de musiciens qualifiés : l'accompagnent ainsi son compagnon souffleur américain Jon Irabagon qui se distingue par sa connaissance des marges du jazz, la pianiste et performeuse Eva Risser et le groupe Alphabet parfaitement à même de travailler sur Moondog grâce à sa culture musicale éclectique flirtant aussi bien avec le jazz, le minimalisme et la pop.

Au reste, le maître a tracé un sentier sûr à ses disciples, à tel point qu'on les imaginerait mal s'égarer. Mais cet album n'en ravira pas moins les oreilles des fans de la première et de la dernière heure.

Agathe Boschel