Parfois, vous êtes comme ça, vous êtes bien. Confiant. Impavide. Un gargantuesque entassement de disques qui ne parvient plus à vous rendre coupable. A son sommet, un énième album du Petit Label. Avec Bruno Tocanne, dont vous aviez apprécié sans sombrer ses récentes Chroniques de l'imaginaire avec Jean-René Mourot. Avouons-le, vous l'oubliez. Salauds... Vous l'oubliez avant ce soir de désœuvrement où amusé et mutin, vous vous piquez de passer Canto de Multitudes qu'arbitrairement, vous définissiez à jamais comme un petit album sympathique.

Le disque s'ouvre sur la voix de Lucia Recio lisant avec pénétration Pablo Neruda - comment croire au pas pesant des soldats ? « Patri, o mi patria »... sceptique, puis soudain conquis par l'immédiat déferlement du quartet, qui se trempe en badinant dans Haden, Don Cherry ou Carla Bley. Guère étonnant à voir les projets de l'Imuzzic ensemble dont on est un peu issu le groupe. Votre scepticisme le cède vite à une conviction sans borne de la nécessité de cet hommage sidéralement musical au poète chilien, dès les changements de rythme de la diction de Lucia Recio « Sur la place », dont l'entrelacement avec la trompette de Rémi Gaudillat a quelque chose d'irréel.

Tout vous semble parfait dans ce Canto de Multitudes, et vous avez bien raison. La basse qu'on avait jamais saisie tant sapide, avide de résonance dans sa discrétion ; la basse de Bernard Santacruz en un mot. La finesse des compositions (presque toutes de Rémi Gaudillat) pulsées par la science sensible, à fleur de peau de Bruno Tocanne, qui de quelques coups de balais pose avec Santacruz la scène d'un théâtre d'ombre des plus déroutants (« Ceux d'en bas »). La clarinette ombrageuse d'Elodie Pasquier, à l'instant délurée (« Le peuple victorieux »). La trompette tout aussi kaléidoscopique et virtuose de Gaudillat. Sans coq à l'âne, la poésie comme matière d'autant d'univers qu'il est possible d'en trouver dans les dialogues – et monologues – de ces musiciens  : orchestraux, oniriques, politiques, lyriques, déstructurés... Mieux : la poésie comme échine du corps d'un album qui fait bloc dans sa diversité et sa richesse ; dont vous ne voulez trop en dire de peur d'abîmer son impérieuse et fragile beauté.

A ce point de l'écoute et du dithyrambe, vous regrettez amèrement d'être si souvent élogieux dans vos chroniques, et vous avez peut-être raison. Car assurément, Canto de Multitudes vous a touché comme peu de musiques ces derniers mois. Vous voulez compter, n'est-ce pas ? Un, deux, trois, peut-être quatre... Allez cinq ! Vous avez été injuste pour un objet qui recelait une musique qui vous est déjà chère. C'est inique. Le pire est bien qu'après tout, vous savez qu'on vous y reprendra. Mais c'est tellement bon.

Pierre Tenne

Rémi Gaudillot, Bruno Tocanne, Canto de multitudes, Petit Label, 2015

Voir aussi la chronique de l'album de Bruno Tocanne et Jean-René Mourot, Chroniques de l'imaginaire, et celle de de l'Imuzzic Grand(s) ensemble, Over The Hill.

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