J'ai récemment lu une chronique (chez la concurrence, nous on oserait pas!) faisant état des « seconds couteaux du jazz », ceux qui sans transcender leur art le font avec goût, talent, envie. Aussi choqué que j'ai pu être à voir étalée une vision de l'art si hiérarchique et à mon sens, jetant aux orties la vie d'une musique dans ce qu'elle a de plus réelle, soient les légions de plus ou moins anonymes qui la font vivre, il faut reconnaître qu'elle n'est pas dénuée de réalité.

Avec Paul Fox, pour être dur, on fait face à ce genre d'artistes : ce Breaking the Silence n'a aucun défaut au sens où les arrangements, les thèmes, l'orchestration sont des plus léchés et jamais pris en défaut, que Robert Kesternich fait preuve au Rhodes d'un savoir-faire souvent emballant (« On the Edge »), qu'on perçoit une sincérité dans les couleurs et idiomes choisis, etc. Peut-être est-ce avec ce dernier point qu'on reste trop souvent de marbre à l'écoute de cet album qu'on a l'impression d'avoir souvent entendu malgré tout : des réminiscences ignifugées du jazz-rock-fusion tendance années 70, un goût du batteur-leader pour des beats très binaires trahissant l'empreinte trop invasive de Ziv Ravitz et consorts sur tout un pan de la jeune génération qui en oublie son swing le plus élémentaire, usage de la voix (Stephanie Neigel) parfois horripilant en dépit de belles prouesses (« Beauty and the Beast »), etc.

Il n'est pas jusqu'au titre qu'on ne comprend guère, tant le silence se fait absent d'une musique qui, hors de cet intitulé, ne s'en préoccupe presque jamais. L'impression générale confirme donc le jugement de ce collègue qu'hâtivement j'avais voué aux gémonies, pour faire entrer ce Breaking the Silence dans la cohorte des albums de jazz à l'irréprochable qualité de déjà-entendu, frustrante pour les auditeurs en quête de déracinement musical. Les autres trouveront à leur goût la modernité faussement classique (et lycée de Versailles) de l'album, qui sait s'enthousiasmer dans le talent individuel de certains de ses musiciens (Markus Ehrlich, surtout au soprano). La maîtrise du leader et compositeur dans l'exercice de son jazz sincère quoique stéréotypé, entrouvre avec son jeune âge des horizons possibles pour une musique qu'on lui souhaite plus aventureuse et moins cloisonnée.

Pierre Tenne