Nat King Cole & The Quincy Jones Big Band, Live in Paris, 19 avril 1960, Frémeaux & Associés, 2015

Quelle est belle la collection «  Live In Paris » dirigée par Michel Brillé et Gilles Pétard et distribuée par les Editions Frémeaux ! Parmi les concerts déjà proposés de Miles Davis, de Quincy Jones, d’Ella Fitzgerald ou de Frank Sinatra en Juin 1962, je retiens en priorité les deux concerts donnés par Nat King Cole, à l’Olympia, le 19 avril 1960. On a tout à fait le droit de privilégier les enregistrements novateurs et subtils du pianiste en trio dans les années quarante sans pour autant négliger la voix de miel de celui que les journaux ne manquaient pas de qualifier de «  Sinatra Sépia ». Comme l’écrivait Alain Gerber, au gout si sûr et sensible aux belles voix, à propos du Nat King Cole crooner : «  Le roi était seigneur ; il pratiquait la fausse désinvolture, mais enseignait la vraie légèreté. Non pas celle qui rend inconsistant : celle qui rend aérien. ».

Organisée par Norman Granz, la tournée peut s’appuyer sur la section rythmique composée de John Collins à la guitare, de Charles Harris à la contrebasse et de Lee Young à la batterie ainsi que sur le Big Band de Quincy Jones en rade à Paris après que la comédie musicale » Free & Easy », destinée à Broadway et en rodage à Paris, n’ait pas tenu plus de trois semaines. Dans le line up, on pouvait relever des pointures comme Les Spann, Julius Watkins, Phil Woods, Jerome Richardson, Sahib Shihad, Quentin Jackson, Benny Bailey…excusez du peu ! Cerise sur le gâteau, on pourra savourer le Big Band sur trois titres : «  Tickle Toe », «  Blues In The Night » et «  Lester Leaps In » avant de s’abandonner totalement au chant d’un Nat King Cole en pleine forme sur un répertoire bien balisé ( «  The Continental », «  It’s Only A Papermoon », «  Sweet Lorraine », «  Route 66 », «  Welcome To The Club »…). Et lorsque le chanteur laisse ses doigts de pianiste courir sur le clavier comme un retour au bon vieux temps, c’est un pur enchantement. Ce bel homme de 1, 85 m, grand fumeur devant l’éternel, allait s’éteindre cinq ans plus tard : la légende commençait.

Matthew Shipp, To Duke, Rogue Art, 2015

De notre côté de l'Atlantique, Matthew Shipp n'a jamais vraiment percé au-delà des initiés, malgré un C.V. long comme le bras (David S. Ware, William Parker, Ivo Perelman et tant d'autres également peu médiatisés ont joué avec lui). L'oubli est quand même couillon, surtout quand on sait que le pianiste fait partie de ces musiciens dont le talent suscite un discours sur la musique profond, renseigné, original. Un intellectuel doublé d'un sacré petit cochon de jazzman. Son hommage à Duke, en trio et sans référence explicite d'ailleurs à Money Jungle, prend tout son sens lorsqu'on le rapporte à sa théorie de l'histoire du piano-jazz dans laquelle il isole la black mystery school, qu'on ne développera ici que par certains de ses plus grands noms : Duke donc, Monk, Cecil Taylor, Sun Ra, etc. La musique de Shipp, difficilement synthétisable en un paragraphe, se trouve ici mise au service du répertoire le plus canonique d'Ellington (« Take the A Train », « In a Sentimental Mood », « I Got it Bad and it ain't Good », etc.) pour une réinterprétation d'une justesse et d'une sincérité rare, résolument moderne. Shipp brille de mille feux au clavier, sans fioriture, en quête d'une évidence totale au long de son lexique parfois tortueux, sinueux, redoutablement séduisant. Les deux acolytes (Michael Bisio à la basse, Whit Dickey derrière les fûts) sont au cordeau, pour un album qui marque dans la discographie déjà pléthorique du new-yorkais, et pourrait inciter le public français à rendre justice à un artiste de jazz fidèle à la tradition de sa musique mais en perpétuelle recherche de beauté nouvelle.

Sons of Kemet, Lest We Forget What We Came Here To Do, Naim Jazz Records, 2015

Le groupe anglais, né en 2011, a fait du grabuge cette année. Dans une esthétique tout à fait différente d'autres collectifs au succès inédit dans le jazz (Snarky Puppy, oui), ils ont touché un public plus large que les seuls amateurs et autres névrosés de la note bleue, en concert comme en album. Cette esthétique opère avec efficacité une sorte de synthèse de bien des catégories incluses depuis de nombreuses années dans le jazz : « fusion » avec les musiques du monde les plus commerciales, influence de ce qu'on appelle parfois le jazz de chambre, motifs répétitifs, un soupçon d'électro, etc. L'auteur de ces lignes doit avouer qu'il a bien du mal à piger l'ampleur de l'engouement suscité par Lest We Forget What We Came Here To Do, souvent perclus de facilités très pops. Mais dans ce genre, sans doute représentant une partie de la « jeunesse » du jazz, on ne peut que constater le talent des Sons of Kemet a superposer ces différents registres, notamment des cellules mélodiques d'un saxophone aérien et éthéré de saxophones, sur des rythmiques bigrement rentables de l'impeccable Seb Rochford. Au risque d'un binarisme parfois au bord de l'écholalie, au risque d'un propos qui tourne parfois à vide sans tenir compte du swing, mais dont on doit reconnaître qu'il possède une énergie et une singularité qui est loin d'être oiseuse. A déconseiller de toute urgence aux tenants d'un jazz plus en prise avec ses traditions qu'avec des fusions dont on se demande bien ce qu'elles signifient. Pour les autres, un bon album qui a minima témoigne des expérimentations du moment de toute une scène rattachée au champ magnétique du jazz par un tour de force des communicants, mais après tout, que nous importe.

André Marques, Viva Hermeto 

C’est un peu une surprise que ce trio composé du pianiste brésilien André Marques et des américains John Patitucci ( contrebasse) et Brian Blade ( batterie) pour revisiter en couleur jazz la musique virevoltante d’ Hermeto Pascoal qui est un peu à la musique brésilienne ce que fut le footballeur Garrincha dans l’équipe brésilienne de la grande époque, un trublion agaçant mais génial. Il est vrai que Hermeto, qui porte toujours allègrement ses 80 ans avec sa tignasse touffue d’albinos, aime la dimension ludique de la musique et les petites mélodies insinuantes.Il est presque naturel que André Marqués, musicien originaire du sud du Brésil et compagnon de route depuis plus de vingt ans de celui que ses proches appellent «  campiao » (champion), rende hommage à son maître. Pour chasser une influence trop prégnante, il a choisi de s’inscrire dans la formule traditionnelle du trio avec un bel attelage emprunté au quartet de Wayne Shorter, ce qui pouvait laisser craindre qu’il ne cherche à imiter Danilo Perez, le pianiste attitré du saxophoniste mais il n’en est rien. Le pari est tenu malgré quelques déceptions : «  Chorinho Pra Ele » - thème dédié par le compositeur à Cannonball Adderley – et très en deçà de la version princeps ou même de celle donnée par Paulo Moura ; par contre «  O Ovo »  , « Bebê », «  Na Guaribada Da Noite » et «  Boaiada » sont de franches réussites. Finalement, ce disque est une bonne clé pour s’introduire dans le monde fou –fou d’Hermeto Pascoal.

Oddisee, The Good Fight, 2015

Sans doute un des noms les plus excitants du rap new-yorkais du moment. Et un peu plus underground que Kendrick, ce qui n'arrange rien. Depuis de nombreuses années au sein du Mello Group (Appollo Brown, L'Orange, Pete Rock, Rapper Big Pooh, etc.), Oddisee en est à la fois l'un des meilleurs représentants du son du crew et celui qui s'en détache le plus par un retour au hip-hop golden age qui nourrit sa musique : flow syncopé et virtuose dans la rapidité comme dans une lenteur poétique, textes ciselés et d'une recherche littéraire qui a peu d'équivalent sur les scènes actuelles et passés, une production au bas mot génial et surtout original (peu de samples au final), qui fouille dans une large histoire de la black music, notamment le jazz. Si les rappers délaissent de plus en plus l'objet album dans leur démarche créatrice, The Good Fight a rappelé cette année que le format avait encore toute sa légitimité, sans se résumer à une addition de titres existant par ailleurs de façon autonome. Un format qui persuade s'il le fallait à quel point Oddisee pèse lourd sur la scène ricaine et que ce n'est pas près de s'arrêter. Tant mieux pour nous.

Notre entretien récent avec Oddisee : Oddisee, poète au quotidien.

La rédaction