… et on aurait pas dû ! Plutôt qu'une sélection des « meilleurs disques de l'année », Djam fait en cette fin d'année son autocritique en revenant sur les albums qui n'ont pas reçu de chronique de notre part alors qu'ils le méritaient largement, pour tout un tas de raisons que la raison ne connaît pas toujours. Seconde livraison.

Alexandre Saada, Portraits, sorti le 11 mai 2015

La tentation du solo, pour un pianiste, doit avoir quelque chose de cette expérience de psychologie où l'on laisse seul un enfant avec l'interdiction de manger le bonbon qui lui fait face, contre promesse d'en avoir plus s'il résiste. Alexandre Saada n'a pas résisté, et livre une interprétation de l'exercice qui frappe par sa justesse, son originalité lyrique qui parvient à dépasser l'influence immanente du Jarrett des années 70 : shuffle au groove impeccable de la mains gauche (« Portrait 5 », « Portrait 7 »), esthétique très Third Stream couvant du regard le classique (« Portrait 1 »), lyrisme absolu et attention jamais démentie à la clarté mélodique. Au contraire de Jarrett toutefois, l'enthousiasme ressort moins d'une architecture cathédrale et virtuose, et s'élabore dans les alcôves intimistes de Saada, architecte patient d'une complexité harmonique touchant au sublime dans cet entrelacs savant et simple de lignes mélodiques à la densité qui se dévoile peu à peu (« Portrait 7 »). Abandonnant alors l'influence sus-nommée, Saada montre qu'il a aussi écouté d'autres grands épisodes de cet art sans filet du solo, plus Abdullah Ibrahim que Sun Ra, plus Muhal Richard Abrams que Jaki Byard. Bardé de telles recommandations, il marque de son empreinte cette année où d'autres solo aux 88 touches ont pourtant su faire parler d'eux.

Jean-Marc Foussat

Ingé-son essentiel de la scène free parisienne et française, Jean-Marc Foussat a lancé il y a peu son propre label, le bien nommé Fou Records. Si son jeune catalogue a surtout su faire parler de lui pour des éditions géniales de concerts de free déjà historiques, comme dans une moindre mesure par la production d'artistes actuels de cette scène souvent méconnue, il utilise aussi cette nouvelle entreprise comme porte-voix de ses propres projets. Prolifique, Foussat témoigne dans ses albums d'un goût pour ce qu'on appellerait volontiers un free hardcore (ceci expliquant sans nul doute le peu d'audience médiatique de sa musique) porté par des abstractions bruitistes extrêmes, un vocabulaire oulipien dans sa déconstruction, ainsi qu'un goût pour les longues suites où se mêlent des registres et couleurs les plus divers, souvent tributaires d'un panel large des musiques électroniques – Foussat officiant souvent derrière les manettes.

On l'aura compris, on déconseillera fortement aux amateurs de Claude Bolling ou d'Ibrahim Maalouf de se risquer vers cette musique, évoluant aux confins les plus reculés d'un jazz autrefois désigné comme avant-gardiste, de la musique contemporaine et d'une galaxie hétéroclite de musiques undergrounds et expérimentales. Clivante, parfois redondante, parfois horripilante (mais l'auteur de ces lignes n'est lui-même pas l'adepte le plus forcené de cette esthétique), Foussat et ses compères atteignent bien souvent à une poésie généreuse qui à force de fouailler dans l'extrême, exhume des évidences bienvenues quoique impénétrables, notamment dans son duo avec Ramon Lopez (Ça barbare là!). D'autres albums du patron de Fou Records sont à venir pour 2016, ce dont il faut se réjouir pour deux raisons : le patron du label est un des rares à faire exister sur galette des musiques qui n'y parviennent que rarement – déjà une gageure – malgré la présence d'un public qui pour être restreint ne se limite pas aux caricatures qu'on peut en faire parfois ; et conséquemment Jean-Marc Foussat s'évertue à rendre concrète la pluralité réelle de toutes les musiques malgré tous les formatages - commerciaux, intellectuels, esthétiques, politiques, tout ce que vous voudrait. Putain, c'est quand même beau !

Indra Rios-Moore, Heartland, Impulse/Universal, 2015

La jeune new-yorkaise fait partie des nouvelles têtes que la résurrection d'Impulse met en avant à côté des grosses machines qui nourrissent avec moins de prise de risque peut-être leur catalogue nouveau. Indra reprend dans Heartland un répertoire éclaté entre folk minimaliste, blues, rock et jazz vocal classique. La reprise de « standards » du rock (« Money » de Pink Floyd et « Heroes » de Bowie, par exemple) illustre bien la qualité de cette artiste, qui poursuit avec une voix chaude et insubmersible la rencontre entre jazz et pop qu'inaugurèrent notamment Brad Mehldau et sa bande voici plus de deux décennies. Des arrangements au top, parfois sans surprise mais toujours efficaces, un registre varié et cohérent qui fait l'élan de l'album de bout en bout, de bonnes idées qui permettent à certains titres d'atteindre un niveau supérieur de plaisir musical : le « From Silence » repris à Thomas Bartlett notamment, ballade folk épurée, décharnée, sublime. Placé sous le signe du voyage, Heartland remplit son contrat et fait connaître une nouvelle tête, une nouvelle voix du jazz vocal féminin, si bondé qu'il est malaisé de s'y faire une place durable. C'est tout le mal qu'on souhaite à Indra, et au jazz vocal en général.

Jack Dejohnette, Made In Chicago, ECM, 2015

L'AACM a fêté ses 50 piges cette année. Les chanceux qui étaient présents à Paris le savent : ils sont toujours au-dessus de la mêlée de ce free jazz, qu'ils ont presque inventé. Si. Cela faisait (trop?) longtemps que les trois piliers de l'association de Chicago que sont Mitchell, Threadgill et Abrams avaient enregistré ensemble ; le dernier se faisant d'ailleurs de plus en plus rare sur galette. Il a fallu tout l'entregent d'un Dejohnette, du haut de cette carrière intestable et réellement au carrefour de toutes les scènes du jazz contemporain, pour que ce disque devienne réalité. Concert en 2013, invitation des trois locaux plus Larry Gray à la basse, enregistrement live par ECM. Deutsche Qualität. Le résultat est un dialogue rocambolesque entre géants de leur art d'improvisation extrême, alternant l'azur serein d'espaces harmoniques dégagés avec les convulsions continues et brutales de Roscoe Mitchell, le vocabulaire sidéralement riche d'Abrams au piano, etc. Made in Chicago parvient à étonner même pour qui a beaucoup écouté ces musiciens (l'intro de « Leave Don't Go Away »), tout en s'installant pleinement dans la continuité de leurs carrières magistrales, notamment dans la dimension collective de l'improvisation ici très prégnante. On pourra même dire trop dans la continuité, peut-être, puisque rien de nouveau sur le soleil ne s'impose ici. Je n'en demande pas tant : faire une musique si belle me suffit, malgré la longueur même de l'album. Certainement la meilleure séance de rattrapage de l'année pour les amoureux de ces monsieurs de Chicago qui ont raté le coche du cinquantenaire.

Carmell Jones Quartet with Forrest Westbrook, Gary Peacock and Bill Schwemmer - Previously Unreleased Los Angeles Session, Fresh Sound Records, réed. 2015

Le trompettiste Carmell Jones aurait bien plus sa place dans les oubliés du jazz. Surtout actif dans la fin des années 50 et début sixties, il a pondu quelques albums de grande classe avec d'autres grognards du jazz aujourd'hui tombés dans un oubli que seuls les plus hardcores des fans empêchent d'être total : notamment The Remarkable Carmell Jones et Business Meetin', avec le fantasque Harold Land au saxo et l'introuvable Frank Strazzeri, pianiste pourtant bouleversant. Surtout pour l'époque. Fresh Sound a ressorti ses sessions en quartet dans le style West Coast qui caractérisait la musique de Carmell Jones, tout à la fois très conforme aux canons du genre mais faisant aussi sentir les influences parfois fortes du hard-bop sur le trompettiste (« Airegin », notamment, avec un impressionnant travail de Forrest Westbrook au piano). Beaucoup de standards où Jones sublime son instrument (« Willow Weep for Me », ballade classique qui semble ne pouvoir lasser, comme peu de standards), un quartet plus rôdé qu'une conférence de Steve Jobs, et le plaisir d'entendre un inconnu (la session date de 1960) appelé à de grandes responsabilités : le jeune Gary Peacock à la basse, qui finit de faire ses gammes et son apprentissage avant de s'élancer vers d'autres horizons plus expérimentaux, et déjà si parfait à la contrebasse. Les collectionneurs névrosés ont certainement déjà fait l'acquisition de cette réédition toujours aussi irréprochable (Fresh Sounds, en deux mots) : on conseille franchement aux autres, curieux de l'histoire du jazz, de s'intéresser à cet artiste dont la méconnaissance ne rend pas justice à la qualité anti-révolutionnaire de Carmell Jones. Mais le jazz doit certainement plus à ces quidams que ce qu'en disent ses histoires faites de grands noms.

La rédaction

Voir notre premier volet de la rétrospective des albums oubliés par Djam en 2015 : On est passé à côté en 2015 (1/4)