et on aurait pas dû ! Plutôt qu'une sélection des « meilleurs disques de l'année », Djam fait en cette fin d'année son autocritique en revenant sur les albums qui n'ont pas reçu de chronique de notre part alors qu'ils le méritaient largement, pour tout un tas de raisons que la raison ne connaît pas toujours. Première fournée !

Charlie Haden & Gonzalo Rubalcaba, Tokyo Adagio, Impulse/Universal, 2015

On pourrait parler de récidive pour ces deux-là, après deux albums remarqués au début des années 2000 (Nocturne et Land of the Sun) avec rien de moins que du grand monde. Des grosses légumes. Du beau linge : Joe Lovano, Miguel Zenon, Lionel Loueke, Pat Metheny, etc. On est contraint de parler également du caractère posthume de cette parution, l'une des dernières de Charlie Haden, maître ès duo entre autres choses, qui livre ici d'outre-tombe un testament piano-contrebasse d'une grâce incandescente, bien aidée par le talent tout aussi magistral du pianiste cubain. Comme souvent avec le Haden des dernières années, le lyrisme se retrouve réduit à une telle épure qu'il en devient sculpturale, épannelage de la nécessité intrinsèque des sons : « My love and I » est plus qu'une ballade, une leçon contre le bavardage par le bassiste qui a montré pendant un demi-siècle de carrière qu'il savait pourtant sa volubilité depuis Ornette. S'il ne s'agit pas du plus impérial de ses enregistrements en duo (celui avec Jim Hall, sorti il y a un an également chez Impulse, avait à ce titre plus d'attraits), ce Tokyo Adagio déroule une discussion musicale intimiste et libérée, qui n'ont d'autres objectifs que de dire mieux ce qu'ils conçoivent déjà clairement. Un très beau disque, qui tient une place de choix dans la discographie du bassiste, l'une des plus grandioses des dernières décennies du jazz.

Fatrassons, Volets ouverts, Petit Label, 2015

Derrière ce nom aux consonances ubuesques se masque un duo de poly-instrumentistes jeunes et audacieuses : Sarah Clenet et Rosa Parlato. La première est essentiellement bassiste, la seconde fait parler la flûte et le mélodica, les deux chantent, parlent-chantent, usent de l'électronique et bruitisent avec des objets qu'on a souvent peine à imaginer. Le tout pour seize volets aux titres oniriques et beaux (1, 2, 3, 4, 5 jusqu'à 15). Volets Ouverts investit un idiome radical et sans compromis dans l'univers polymorphe des musiques improvisées européennes, et fait souvent songer à l'esthétique des Helvètes d'Intakt tout en se moulant dans la jeune et exigeante discographie du Petit Label normand. Radicale et souvent hermétique, cette musique s'articule toutefois au long d'une harangue de longue haleine, qui s'achève dans l'étirement évanescent et quiet d'espaces infinis, aériens. Cette construction de l'album (avec l'usage expert et parcimonieux de l'électronique comme des voix) le hisse au-delà de son attachement parfois caricatural à certaines ficelles des musiques improvisées, qui pour être radicales n'en sont pas moins trop usées pour ne pas lasser ses auditeurs attentifs. Sarah Clenet et Rosa Parlato s'extirpe de ce tropisme pour livrer des Volets ouverts très larges, sur des paysages musicaux ciselés à la Mantegna comme sur une charogne de Bacon, dans la perspective sans doute de conduire l'auditeur à la perception de l'espace bleu entre les nuages.

Voodoo in America. Blues, Jazz, Rhythm & Blues, Calypso, (1926-1961), dirigé par Bruno Blum, Frémeaux & Associés, 2014

Répéter que les éditions Frémeaux font du beau boulot ne sert à rien, et Patrick Frémeaux vous l'expliquera mieux que moi. Cette anthologie, par son angle d'approche comme par sa force éclatante à tout tympan sincère, le prouvera encore mieux. Il s'agit ici de restituer l'impact du culte vaudou, importé d'Afrique au temps de l'esclavage et syncrétisé dans le contexte colonial, sur les musiques populaires noires-américaines du XXe siècle. Bien informé par le dossier de l'irremplaçable Bruno Blum, Voodoo in America restitue surtout à ce culte son importance historique et culturelle, sur des mouvements et des artistes parfois bien connus (Muddy Waters, Screamin Jay Hawkins, Howlin' Wolf), parfois inattendus (J.B. Lenoir, Bo Diddley), parfois plus oubliés (Lil Johnson, Jay McShann). Mieux encore : l'encyclopédie fait émerger les circulations musicales dans l'espace Caraïbe et nord-américain et les influences réciproques entre tous ces courants musicaux, faisant notamment un sort à la musique haïtienne parfois méconnue à l'ombre de la reconnaissance musicale du vaudou noé-orléanais. Josephine Premice, en un mot ! Ce dernier point donne même l'envie presque vicieuse, peccamineuse, de voir d'autres anthologies poursuivre ce travail de synthèse autour des cultes syncrétiques similaires de Cuba (Santeria) et du Brésil (candomblé). Juste une idée comme ça...

Matthieu Boré, Naked Songs, Bonsaï Music, sorti le 22 septembre 2015

Matthieu fait partie des mecs qui perpétuent. Quoi donc?Dans ce cas, la tradition du crooner, le mec à la voix de miel qui apparaît en cinq secs sur votre cornée avec un costard italien rayé, des richelieux de pimp aux pieds. Sans surprise, ces Naked Songs s'empare d'un répertoire ultra-labouré, ce qui n'empêche pas les bonnes surprises : Burt Bacharach, Paul McCartney, Billy Joel. De tout pour faire un monde, mais trahison aussi de la tentation très pop (souvent tendance sucrée, il faut reconnaître) du monsieur. Produit par Léo Sidran, qui fait des apparitions bienvenues, et épaulé de la basse métronomique de Anne Gouraud Shrestha, Matthieu Boré exécute à merveille ce programme en lui trouvant des ressources de fraîcheur et d'entrain dans des arrangements efficaces en dépit de leur classicisme. De quoi séduire le public jamais démenti pour ce genre d'artistes, et sans doute exclusivement celui-là quoique Matthieu Boré paraît avoir suffisamment de ressources pour convaincre au-delà du monde des connaisseurs.

Eli Degibri, Cliff Hangin', Jazz Family, 2015

Encore un Israëlien ! Heureusement qu'Alain Soral et Dieudonné n'ont pas l'air d'écouter trop de jazz contemporain... Hélas pour ces derniers, Israël rime souvent avec talent ces dernières années dans le jazz, et Eli Degibri ne déroge pas à ce qui s'apparente déjà à une tradition : repéré par Hancock à 19 ans, le ténor est retourné à Tel-Aviv après 15 années new-yorkaises pour recruter la section de son quartet, qui inonde de classe cet album très facile d'accès mais ô combien réussi. Le ténor sirupeux de Degibri se vautre complaisamment dans le divan tendu par la section, notamment le jeune Gadi Lehavi, qui persuade déjà à la première écoute qu'il sera amené à une carrière au bas mot tapageuse. Si le vocabulaire très classique de ce quartet irréprochable (rejoint sur « Momento Fugaz » par Shlomo Ydov) n'est pas à mettre en doute, il faut lui savoir gré de se servir de ce matériau pour proposer un jazz d'une rare intensité, notamment dans l'expressivité et l'interprétation de musiciens se livrant sans fard ni fausse pudeur - N.B.: Barak Mori et Ofri Nehemya à la contrebasse et la batterie. Gré aussi de tremper ce premier album en solo dans un retour aux sources (Vincent Beissières va plus loin dans les liner notes, en parlant de blues) qui teinte la sincérité de cet album d'une profondeur supplémentaire. Découvertes de jeunes talents venus d'Israël, jazz de très haute tenue, sincérité : que demande le peuple ?

La rédaction

Voir notre second volet de cette rétrospective sur l'année 2015 : on est passé à côté en 2015 (2/4)