Le collectif parisien Onze Heures Onze avait déjà séduit cette année avec les conversations percussives du Workshop de Stéphane Payen. On était donc en droit d'attendre beaucoup de cette nouvelle livraison. Mais on comprend bien vite que la comparaison entre les deux albums a ses limites, puisque les deux projets furètent vers des horizons qui divergent – et divergent, comme on le sait, c'est énorme.

Mais entamons par une parenthèse : les collectifs fleurissent, moult et pléthore, sur la scène jazz française, et Onze Heures Onze se démarque déjà dans sa démarche en ouvrant ses portes à bien des musiciens extérieurs au groupe, ce qui n'est pas si fréquent et sans doute salutaire pour lutter contre l'atomisation annoncée des pratiques musicales, dont de nombreux collectifs sont par leur caractère souvent exclusifs des outils majeurs malgré tout l'intérêt qu'on peut leur porter. Voilà. D'où ici Nelson Veras, l'hidalgo sérieux de la guitare sèche, Edash Quata au rap sobre et classique tout en efficacité, Elie Dalibert à l'alto.

Pour ce qui est de la musique – après tout, on est là pour ça – Silent Form suit une trame classieuse qui fait jouer des couleurs et des espaces avec dilection et talent. Trame qu'on sent très maîtrisée dans l'écriture (voir le solo de Veras sur « Polyptique », tout en grâce et en contrôle), mais qui dégage des improvisations plus libres, plus enthousiasmantes peut-être. A ce titre, le « In & Out 2 » fait office de manifeste, le Slugged d'Olivier Laisney dansant avec talent sur cette ligne de crête entre le in et le out, le plein des harmonies et le vide spacieux, les mélodies claires sur accords ouverts (« Phonotypes Derivation ») et un univers plus clos puisant aux sources d'autres jazz.

Cette ligne de crête pourra susciter l'énervement de ceux qui n'y trouvent d'autre intérêt que le précipice qui la côtoie ; snob et pédant, j'en fais certainement partie. Et effectivement, l'esthétique toute post-moderne d'Olivier Laisney verse parfois dans le stéréotype, comme le titre rap de l'album « Unslugged » le rappelle en donnant l'impression, derrière l'irréprochable qualité du morceau, d'avoir été déjà trop entendu. Ces tics de langage n'empêchent cela dit jamais les musiciens de trouver sans discontinuer les ressources d'un propos juste, souvent profond (« Phoniploïdes », pourtant très stéréotypé, comme quoi) et toujours sincère. La tare intrinsèque du métier de critique est de voir des facilités et un manque d'originalité plus souvent que nécessaire, à raison d'écouter trop de choses. Trop, trop, trop... Les musiciens n'étant pas responsables de nos écoutes autistiques, il serait dommage de faire à Olivier Laisney et ses musiciens un reproche contredit d'évidence par l'acuité de cet album, qui emmènera à coup sûr bien loin les amateurs de clair-obscur.

Pierre Tenne

Olivier Laisney & Slugged, Silent Form, Onze Heures Onze, 2015

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out