243_cover To Roy : un saxophoniste et un contrebassiste qui rendent hommage à un trompettiste, projet curieux à première vue ? Et pourtant pas si fou qu'il n’y paraît. Mais d'abord, qui sont ces jazzmen chaud-bouillants d'un certain âge grillant gentiment dans la marmite Intakt ? Oliver Lake, saxophoniste de génie a opté pour le duo cet hiver, en la compagnie du charmant William Parker.

To roy est un album étonnant qui ne se subsume pas à une affaire d'élévation. Il ne s'apparente pas à une paisible conversation intime, pas plus qu'à une tempétueuse discussion à bâtons rompus entre deux piliers du free. Le dialogue est autre, déjà ailleurs, perdu dans les ellipses du temps. Deux aspirations transpirent dans cet album : d'un côté, un mouvement ascendant qui pénètre le cœur de l'auditeur à travers les accents du saxo ; de l'autre, une musique très concrète, pragmatique, terrestre, comme ensevelie dans la parcelle de champ de mon hypothétique voisin fermier – ou plus vraisemblablement dans les accords ténébreux de contrebasse. De ces deux aspirations contradictoires – ciel et terre pour faire court- émerge un free jazz singulier, de l'ici et de l'ici, en lieu et place du sempiternel hic et nunc. Car il n'y a plus ni lieu ni temps chez Lake et Parker, seulement une présence musicale, mise à nu dans son être propre insaisissable et quasi inaudible – sauf pour eux : ce juste-là innocent et désintéressé qui avance sans transition, sans appât, sans séduction. Aussi l'auditeur ne se logera nulle part dans cette chambre vacante. Tel le serpent qui danse dans « Victor Jara », Lake et Parker nous balancent dans un espace exempt de profondeur quoique insondable. C'est que cet album cherche moins une quelconque densité qu'une oscillation constante entre consistance et inconsistance, comme si les phrases musicales se délitaient sans cesse devant le travail d'un auditeur discipliné qui poursuivrait attentivement son écoute opiniâtre.

Nos deux messieurs ne cessent d'avorter leur parole, comme le crescendo initial endiablé du saxo de Lake dans « Check » s'achevant en queue de poisson. Avec Lake et Parker, on marche sur un fil de soie. La chute est en pente libre, déjà amorcée, jamais achevée. Toujours en fuite. To Roy, malgré les multiples hommages (« Variation on a theme of Marvin Gaye » par exemple ou « Bisceglia » à charge de soutenir la mémoire du défunt photographe de jazz) se nourrit de son énergie propre.

To Roy, un hommage à Campbell qui extrapole toute finalité première - même si le jeu extrêmement saccadé de Lake n'est pas sans rappeler celui d'un bon vieux trompettiste. À écouter. « Fatalement ».

Agathe Boschel