0888837477420 Nils Petter Molvaer, Switch, Okeh, 2014

Je crois que je tombe en dépression : perte de poids, manque d’appétit, calvitie précoce. Tout y est. Je vais très mal. La faute à ce monde de merde, qui va trop vite, trop haut, trop bruyamment. Même le jazz va trop vite… 180 bpm minimum. C’est dire que j’avais toutes les raisons de me ruer sur le dernier Molvaer – quoique habituellement peu enclin à cette esthétique. Son charme irrésistible réside dans cette sérénité implacable, qu’avec un soupçon de xénophobie anti-blond nordique je dirais « toute scandinave ». Il semblerait que rien n’interdise encore les préjugés sur nos camarades septentrionaux, lâchons-nous.

Switch est le neuvième album du trompettiste depuis son Khmer de 1997, qui a depuis accédé au statut d’œuvre « culte » dans son genre très particulier. Wikipédia désigne celui-ci (le genre, pas Molvaer) comme nu-jazz. Les doctes dont moi-même savent que cette appellation a autant de sens que le label « produit de l’année 2014 » sur une barquette de margarine. Marketing, marketing… Avec cette nouvelle production, Nils Petter Molvaer renoue avec ce qui avait fait le succès légendaire de Khmer. Des compositions échevelées d’épure, à la lenteur souvent en-deça du raisonnable. Le rythme se résorbe chez le Norvégien, à trois frottements de percussions par minutes, laissant le champ libre aux phrases d’une guitare électrique déchue d’on ne sait où. Quelques notes mélancoliques puis le silence. La superposition de ces touches impressionnistes que se partagent Erland Dahlen et Geir Sundstøl pour le pendant acoustique de l’album acquière une densité supplémentaire grâce à l’apport de l’électronique, dont il est devenu conventionnel de souligner la maîtrise par Molvaer.

Depuis vingt piges que bien des intégristes s’emploient à dénigrer une certaine facilité dans cette musique, je me prends à recenser la simplicité harmonique d’un Molvaer souvent branché sur des accords très ouverts, l’absence totale de swing, la tentation un peu stérile à mon sens de flirter avec l’électro (notamment dans le rythme : voir « The Kit »). Si Khmer a tant marqué, c’est sans doute que nul n’avait pensé ça en 1997. Aujourd’hui, la recette surprend moins, mais Switch confirme tout le talent du trompettiste dans cette musique éolienne à l’onirisme psychotique. Le son de son instrument est incisif et cruellement beau dans l’écrin sobre de sa musique : il faut se laisser toucher par la grâce qu’y acquièrent les mélodies les plus simples, pour comprendre le projet du Scandinave. Réenchanter une ligne de quatre notes. Il y parvient souvent, même dans l’excitation (toute mesurée…) de « Bathroom ».

Surtout, de sa gueule burinée de viking usé par les embruns Molvaer fait du bien. Tout simplement du bien. Dépression ou pas, sa musique apaise et touche avec la sensualité tranquille d’une femme nue dans un sauna au fond des fjords. De ce point de vue, Switch est sans doute son meilleur album depuis l’inaugural Khmer et m’a soigné en profondeur toute morosité existentielle. Attention ! la musique de Molvaer ne se résume en aucun cas à une atmosphère thérapeutique du genre « Natures et découvertes » et il y a évidemment bien plus à y trouver. Ses détracteurs ne trouveront cela dit rien à leur goût dans ce nouvel opus, à nouveau l’un des plus séduisants de la discographie, véritable valhalla serein du jazz. N’ayant plus guère de préjugés idiots sur les Norvégiens en stock, j’enfile mes bottes en peau de castor et part chasser le renne à coups de saumon fumé. Finie la dépression !

Pierre Tenne