Nguyen_Le_Celebrating_the_dark_side_of_the_moon_DJAM Nguyên Lê – Celebrating the Dark side of the Moon – With Michael Gibbs & NDR Bigband - Label Act (sortie le 31 octobre)

C’est une véritable leçon d’humilité. Pour inventer, il ne faut pas tout inventer, et Nguyên Lê l’a bien compris. On s’imagine souvent qu’une œuvre s’édifie à partir de rien et qu’elle est un pur produit de son auteur, mais on ne pense pas toujours à souligner que l’invention peut aussi refaire ce qui a déjà été fait. Celebrating the Dark side of the Moon est une exploration tout à fait personnelle de l’album mythique des Pink Floyd, qui n’est ni une reprise froide ni un calque, mais bien une véritable célébration où les émotions ressenties à l’écoute de l’original sont magnifiées, sublimées. Tout comme Glenn Gould décomposa et recomposa les Variations Goldberg de Bach pour nous y faire percevoir des subtilités que les autres interprètes avaient eu tendance à taire, Nguyên Lê glorifie ici une musique déjà expressive en la dramatisant de façon radicale. Mais là où le canadien excentrique s’exposait aux dures critiques des conservatistes, notre franco-vietnamien autodidacte est vu comme un réformateur de génie. Pourquoi ? Parce qu’il a choisi d’être catégorisé dans le jazz, et que le jazz, à la différence de la musique classique, scande la liberté totale de l’interprète.

Prenons "On the run". Roger Waters et David Gilmour y voyaient l’expression des angoisses liées au voyage, et aux changements de notre environnement. On y trouve également une peinture de l’homme en cavale, celui que Bertrand Cantat dans Noir Désir appellera plus tard « l’homme pressé », cette « comète humaine universelle » qui traverse le temps sans jamais se soucier de ce qu’il y a autour de lui. Expression psychédélique d’un monde où tout va très vite, la chanson originale prend une tournure bien différente dans l’album de Nguyên Lê : un saxophone soprano lancinant a remplacé les nappes électroniques de l’ancien synthétiseur des Floyd, et les battements discrètement aigus du charleston de la batterie ont été noyés sous une double pédale grave et percutante. Nous ne sommes plus maintenant à l’intérieur d’un cerveau qui voyage et s’échappe, mais à l’extérieur, dans une ville bruyante, au volant d’une ambulance dont on active soudainement la sirène hurlante pour se frayer un chemin à travers le chaos des automobilistes. Qu’est-ce qui demeure ? La thématique du voyage, l’angoisse de la route, la vitesse du tout. Mais c’est comme si notre compositeur s’était imprégné de ces émotions pour les laisser rejaillir ensuite à sa manière, pour les rendre plus dramatiques : la musique devient rapide, dissonante, stridente.

Voilà que la créativité réside dans la différence de mise en forme d’une substance identique, en forgeant un univers sonore capable d’exprimer une émotion vécue par des personnalités distinctes. La chanson "Time", qui suit "On the run" et transmet une réflexion plus approfondie sur le temps qui passe, a perdu toute sa régularité dans l’album de Nguyên Lê. Le temps n’est pas celui du tic tac monocorde d’une horlogerie mécanique, mais le temps vécu et ressenti des battements irréguliers du cœur. L’audace de cette reprise en vient même à déboucher sur un rythme proche du reggae métronomique des côtes caribéennes, mais qui aurait été rompu et rendu irrégulier par le tumulte des affects. La musique devient progressivement électronique et fantasmagorique, et le son se réverbère magistralement pour laisser enfin place à la voix presque religieuse de la chanteuse coréenne Youn Sun Nah.

Par ses vocalises tribales et parfois extrêmement aigues, la chanteuse donne une allure géniale à "Magic Spells", une des compositions (cette fois-ci) personnelles de Nguyên Lê. Car, soulignons-le, les créations de notre guitariste viennent s’intercaler dans la chronologie de l’album original, pour développer certains points, élaborer des transitions, et surtout rendre le tout encore plus cohérent. C’est cette cohérence qui nous frappe à la première écoute : presque toutes les chansons s’enchaînent, se fondent les une dans les autres, s’entremêlent. Presque toutes alternent entre différentes atmosphères, et passent du féérique à l’inquiétude, du groove à la lounge music. Il y aurait beaucoup plus à en dire, mais il est bien certain que ce disque émane de l’âme d’un artiste.

Vincent Granata