Comme disait cet enfoiré de Raymond Aron, « les hommes font leur histoire, même s'ils ne savent pas l'histoire qu'ils font. » Dans le cas de Loueke, ça ne va pas, tant le guitariste est de ces artistes qui sont à ce point dans leur art comme poisson dans l'eau qu'ils accompagnent nécessairement le sens du courant. Et si l'on avait des doutes sur cette histoire, le bonhomme enregistre chez Blue Note, qui n'est rien d'autre que le canal historique du jazz depuis 1939 – je n'ai pas dit le meilleur, mais le canal.

Pour être précis : une certaine histoire du jazz. Celle qui abandonne la rigidité de la pulsation dans un flux rythmique continu depuis notamment le second quintet de Miles, le trio de Bill Evans, et à mon sens pas mal de Joe Henderson tant qu'on y est. D'ailleurs Ferenc Nameth derrière les fûts se fait quelques kiffs de polyrythmie qui font nécessairement penser à Tony Williams (au hasard, « Aziza Dance »). La formule du trio guitare-basse-batterie est ainsi utilisée par le Béninois avec un respect de l'histoire et des traditions du jazz qui impressionne, convainc, ennuierait par son classicisme s'il n'y avait que ça chez Loueke.

Le guitariste injecte en effet dans ce canevas tout ce qui fait que sa musique résonne d'originalité et de singularité depuis une douzaine d'années : sa culture métissée d'Afrique de l'Ouest, qui lui fait retrouver des accents d'Afrobeat (d'ailleurs, Ferenc Nameth est aussi bien Tony Allen que Tony Williams par moment) à grand renforts de la basse saturée de Massimo Biolcati (« Sleepless Night »). Ne pas réduire comme on le fait trop souvent à l'Afrobeat : « Veuve Malienne » tire plus vers le mbalax, d'où le titre.

A travers l'histoire de son jazz très internationaliste et très africain, Lionel Loueke use également d'un modernisme un peu trop bon teint et convenu parfois, avec un usage abusif des effets sonores (« Broken », toutefois étonnante introduction entrelaçant le rhythm and blues très vénère et des tentations d'improvisation libre qui rappelle plus James Blood Ulmer que Grant Green). Il n'en retrouve pas moins la matière originelle des musiques qu'il pratique, la Gaïa qui nourrit Antée chez ces enfoirés de Grecs, qu'on la place dans le rythme, l'Afrique, le jazz, l'histoire ou pour ce qui me concerne le beurre de cacahouète. Lionel Loueke est un artiste historique, au sens qu'il saisit avec finesse l'histoire qu'il participe à faire. Comme en outre il s'agit d'un musicien et guitariste irréprochable, il ne faut pas transiger sur l'intérêt de ce Gaïa qui en plus de ses qualités purement sensibles a donc beaucoup à raconter sur les musiques de notre temps. Tout en réglant au passage ses comptes à Raymond Aron, ce qui n'est pas rien.

Pierre Tenne

Lionel Loueke, Gaïa, Blue Note/Universal, sortie le 30 octobre 2015

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