Je vais être désobligeant, mais cette pochette est malheureuse, malgré son dessin personnel et léché. On l'imaginerait plus à sa place en affiche pour une visite guidée touristique de « l'Aubrac des sorciers ». Cela n'importe que moyennement, mais quand même... D'ailleurs on devrait faire un reportage sur le jazz dans l'Aubrac et les Causses, manque impardonnable de la bibliographie jazzophile. Bon. La musique est-elle à l'avenant du graphisme ? Et bien oui !

Non, je déconne. The Time of Monsters est un album qu'il fait bon d'écouter. Plusieurs fois même, puisqu'il dévoile progressivement sa richesse harmonique et mélodique, sa cohérence qu'un aperçu hâtif ne saisit pas en croyant déceler une énième collection de cartes postales ou d'ambiances diverses qu'on entend trop dans la production contemporaine. Ce goût de la collection réside ici dans l'alternance des couleurs, tour à tour entièrement brésiliennes (« Coraçao Sem Razao »), blues (« Blues for Atoll ») voire presque hard-bop (« Wizard Whisper ») avec un Emmanuel Bex dialoguant avec des guitares faisant presque songer aux conversations entre Grant Green et Brother Jack McDuff. Il réside aussi dans les nombreux (et talentueux) guests invités par Laurent Bonnot : Dave Liebman, Bex, Raphaële Atlan, David Venitucci, Antonin Violot.

Cette compilation éclectique se déroule le long d'une esthétique harmonieuse, qui emprunte donc à un jazz pur et raffiné que le quartet maîtrise sans reproche possible, dans l'exercice délicat du groove très soul et lentissimo où la basse de Laurent Bonnot fait des miracles (« Better than us », « Incredible crazy man ») comme dans un ternaire de mirliflor plus enlevé (« Kiki's Waltz »). Outre le leader, on kiffe aussi grave de chez grave les soli des deux guitaristes (Romain Pilon et Anthony Jambon, talents déjà confirmés), dont la lumière mélodique fait oublier le classicisme rarement pris en défaut de leur propos. Pour compléter le quartet, un Gautier Moine de gala aux percussions, qui sans en mettre partout fait des merveilles dans la polyvalence de l'album et sait mettre le feu sur un solo intense (« Kiki's Waltz ») ou dans ses rythmiques élégantes (la ballade « Time of the Monsters »).

Ce Time of Monsters introduit une poésie élégante tout au long de ses dix titres, qui retrouve quelque chose de l'onirisme kaléidoscopique de Max et les Maximonstres (plutôt que de Twilight ou Warcraft) dont il ferait une BO classieuse. Je retourne à ma désobligeance, car le packaging fait partie du projet : ceux qui préfèrent la bonne musique aux beaux objets ne doivent pas se laisser égarer ; The Time of Monsters s'impose dans cette première.

Pierre Tenne

Laurent Bonnot, The Time of Monsters, 2015

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