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Dans un univers parallèle, Miles s'est éteint en 1959. Effet papillon oblige, les conséquences sont lourdes : le jazz rock n'a jamais été inventé, Donald Trump est un producteur anarchiste de houmous bio-dynamique, et surtout, Wayne Shorter trompe l'ennui de sa vie de postier à la retraite en essayant vaguement de jouer ses compositions persos – quelque chose comme « Footprints » - devant des culs-terreux du Midwest qui lui jettent leur Budweiser à la gueule en lui ordonnant une reprise de « Stand By Me ».

Mais grâce à Dieu et à Miles, notre univers est mieux conçu : Donald Trump est bien un milliardaire misogyne et xénophobe, et Wayne Shorter prophète en bon goût. Deux apôtres lui proposent ainsi en 2011 de composer pour leur nouveau quintet : Joe Lovano et Dave Douglas. Passons sur le cursus des deux soufflants, ou bien allons lorgner l'entrée « géant » de tout bon dictionnaire des synonymes qui se respecte. Le quintet anime depuis quatre ans un certain nombre de bonnes soirées de l'autre côté de l'Atlantique, où il se fait une renommée qui, comme souvent, ne dépasse qu'au compte-goutte les frontières du vieux monde.

Riche et féconde idée, par conséquent, que celle de Blue Note de permettre aux Européens de goûter la musique de ce quintet dans un live abouti, pour demeurer raisonnable. Plusieurs raisons à cela : la grâce, fraîche comme un gardon juvénile, des compositions originales de Shorter qui laisse décidément son écrasante empreinte de pas sur le sentier du génie (« To Sail Beyond The Sunset » notamment). Les deux leaders se mettent au diapason de leur écrasante empreinte sonore par des hommages qui sont des trahisons magnifiques de fidélité (« Prints », écrit par Douglas). En somme, du talent, de l'intelligence, du beau.

Sound Prints s'immerge sans barguigner dans le son du second quintet de Miles pour y trouver encore matière à prendre son pied. Mieux, l'album fait entendre des side(wo)men à l'aura encore restreinte aux seuls States mais à la hauteur de leurs glorieux anciens. La bassiste Linda Oh notamment, qui n'a guère d'espace pour s'exprimer en solo mais sait faire béer les bouches lorsqu'on l'y appelle - « To Sail Beyond the Sunset », vers 7 minutes, moment délicieux. La section dans son ensemble, avec Lawrence Fields au piano et Joey Baron à la batterie, histrionnise un set fluide et aérien et invite les deux leaders vers des terrains plus mouvementés, où ils pourront découvrir de nouvelles magnificences.

Affaire de complicité que ce quintet, forgée dans l'âpre et puissante routine des concerts, dont ce live est un témoin inestimable nous délivrant des échanges virtuoses et évidents - le dialogue entre Oh et Baron sur « Power Rangers »... Un live magnifique. Vraiment. Un live intelligent et sincère par des musiciens talentueux se nourrissant de leurs expériences diverses pour rouvrir cette page glorieuse que personne n'a osé fermée de l'histoire du jazz et dont Wayne Shorter fut l'un des plus grands rédacteurs. Mais il n'avait pas tout dit.

Pierre Tenne