3760002142937_600 Pour ce troisième album génétique sur son idole, le contrebassiste a privilégié « la couleur 'Blues' et 'Gospel' de Mingus », à dessein de revenir aux sources primaires de sa musique. Pari réussi note-t-on. Comme le reconnaît Jacques Vidal, il ne s'agit pas d'interpréter Charlie mais d'ouvrir sa musique à d'autres possibles, en remplaçant, par exemple, les versions orchestrales par une formule intimiste – trio -, comme dans « Eclipse ». Certes Mingus est bien là, à chaque morceau, on le sent naviguer entre présence et absence à travers les accents de la contrebasse de Jacques qui donne sa touche personnelle à ces célèbres compositions.

Cuernavaca, c'est un album globalement intimiste, paraissant mettre en sourdine la hargne des célèbres éclats démoniaques et diablesques mingusiens. La sensibilité poétique et musicale de Jacques Vidal enveloppe les morceaux de Mingus comme une seconde peau dans une douce mélancolie mi-froide, mi-sensuelle, telle cette « devil woman », insolente et langoureusement transie qui s'agite devant nous le temps d'une histoire...de Jazz. Les choeurs donnent à l'album une tonalité gospel  -somme toute pas si loin du doo-wop... -, reconduisant les morceaux de Mingus vers des rivages plus paisibles... Mais Cuernavaca, c'est surtout, un album hommages, j'insiste sur le pluriel. Avec les morceaux « For Lester » et « Goodbye Pork-Pie Hat », l'album n'est plus seulement un theme for Charles Mingus mais un theme for Lester Young. De même « O.P », morceau posthume de Mingus, honore Oscar Pettiford et « Eclipse » a été écrit initialement pour Billie Hollyday.

Cuernavaca est un album assez sombre, mais poétique. Le morceau de Jacques Vidal « For Lester » en est la preuve : la voix sensuelle d'Isabelle Carpentier que l'on pourrait croire sortie d'outre-tombe entre en dialogue avec la contrebasse de Jacques Vidal autour de ces « anges damnés du swing », récitant un extrait on ne peut plus poétique du beau livre Mingus, Cuernavaca (éd. Rouge profond, 2003) d'Enzo Cormann. Goodbye, goodbye... On commence avec Charles Mingus et on finit avec Lester Young, comme si le jazz n'était que ça au fond, une histoire se nourrissant de sa propre nostalgie. Plutôt, un immense palimpseste, tissu pénélopien rappelant en permanence son histoire, ses voix, ses maîtres... « Tant va la vie à vau-l'eau qu'elle se noie Chazz coule le jazz vient la coda soudain la vie s'en va comme elle est venue ». Cuernavaca est un album à connotation dramatique sur la vie, la mort et la mémoire. Soit un album réminiscence à retenir comme une page musicale ouvrant sur la vie et les derniers soupirs de Mingus. La madeleine mingusienne si l'on veut. Cuernavaca, rappelez-vous, cette ultime demeure mexicaine recueillant le dernier souffle du maître contrebassiste. « Adieu le jazz dernier soupir »... Autrement dit, peut-être moins un album dans le Mingus spirit que sur le Mingus spirit. Mais si la nostalgie du maître est bien réelle, l'hommage est sincère. L'essentiel est là et la mémoire du maître prise en charge, pour peu qu'on l'oublierait....

Line-up : Jacques Vidal (db), Isabelle Carpentier (vc), Pierrick Pedron (alto), Daniel Zimmerman (trombone), Xavier Desandre-Navarre (dms, percussions)

Agathe Boschel