montage_cirla Isabelle Cirla & Joël Trolonge, Suites Insolites, 2014

La gravité des instruments contre la légèreté du propos. Le duo contrebasse (Joël Trolonge) et clarinette basse (Isabelle Cirla) ausculte depuis près de cinq ans les textures boisées et les timbres profonds de cette association effectivement insolite, en proposant une musique de chambre d’une fraîcheur presque florale. Ne pas se fier au ciel bas et lourd de la pochette : ces deux musiciens voyagent par beau temps dans un planeur nommé Jean-Sébastien Bach.

Le terme de suite colle parfaitement à la peau de ces dix-sept morceaux courts, qui s’amusent de ce que les deux musiciens appellent leur Bach ground ; socle sur lequel ils improvisent avec une liberté parfois déroutante (déchaînement atonal et vocal sur « Méandres »), ou posent la charpente syncopée d’une musique pénétrante de lentissimo (« Minuit, l’heure bleue »). La référence à Bach transcende avec finesse les purs aspects formels explorés dans les cantates ou fugues et s’épanouit dans des passages écrits où l’intimisme de solos chantés le dispute à la solennité du timbre (« Bill »).

Cette alternance entre moments d’improvisation et d’écriture, entre retenue et désaliénation, donne tout son sens à l’utilisation de Bach qui leur fournit un idiome libertaire et rigoureux. Libertaire avant tout par la fraîcheur de cette musique qui s’épanche par instants dans un surréalisme poético-potache – pas toujours convaincant toutefois, à écouter l’intermède parlé « Ciel ». Rigoureux par les qualités d’un duo extrêmement complémentaire : le rubato d’Isabelle Cirla sur « le coq d’Inde » épouse ainsi à merveille la marche haletante et tranchante de la basse de Joël Trolonge. Rigoureux aussi par le leitmotiv structurant l’ensemble de l’album, qui permettent des égarements salutaires dans l’arythmie comme dans les aigus, le bruit comme la fureur.

Ces Suites Insolites résonnent tout autant d’intelligence musicienne que d’humour revigorant. Cela suffirait déjà. Mais elles constituent aussi un élément indispensable de ce qu’il faudra bien appeler désormais une mode : celle de duos décharnés associant dans l’inattendu un vent et des cordes (Nelson Veras et Airelle Besson vous en convaincront mieux que moi dans le dernier numéro de Tapage !). Mode de musiciens audacieux tant la formation oblige à un jeu d’équilibriste ardu qui va chercher le swing dans ses demeures les plus secrètes. Musique d’initiés aux potentialités infinies. Pour notre plus grand bonheur, Isabelle Cirla et Joël Trolonge prouvent depuis cinq ans que ces espaces infinis ne les effraient plus.

Pierre Tenne

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