Dans le foisonnement brownien de la musique des années 70, il y eut un peu de tout. Entre autres Carla Bley, cigarettière convertie en compositrice et pianiste iconoclaste par un tour de passe-passe dont peu de talents ont le secret. Dans sa production, tout aussi foisonnante, Escalator Over the Hill figure en bonne place pour plusieurs raisons : il s'agit d'un opéra, dont le livret confié à Paul Haines n'a que peu d'alter-ego, à jamais le premier pour ce qui est du jazz (quoique certains en discutent). L'oeuvre mêle à peu près toutes les influences de l'époque dans un joyeux et génial agencement faussement bordélique (jazz-rock, une larme de free, déjà les musiques du monde et traditionnelles, etc.) tout en veillant à une clarté mélodique qui 44 ans après, en fait toujours l'une des œuvres les plus accessibles de l'avant-garde de l'époque. Puis le line up, qui fait suite aux chefs-d'oeuvres passé et à venir du Liberation Music Orchestra : Steve Swallow, Charlie Haden, Gato Barbieri, Michael Mantler à la baguette, Leroy Jenkins (l'homme qui a tout de même commis ça), Jimmy Knepper, Jeanne Lee, Sheila Jordan, Paul Motian, Enrico Rava, etc. N'en jetez plus. Major opus du XXe siècle.

Autant dire qu'il fallait un sacré culot pour se frotter à une œuvre à part, ardue, qu'on croyait à jamais forclose par l'impression de perfection et nécessité qui s'en dégageait. Qu'est-il passé par la tête de l'Imuzzic de Bruno Tocanne et Bernard Santacruz (entre autres) pour se jeter dans ce grand bain ? Déjà, le soutien de Swallow et Bley, qui n'ont de cesse de dire tout le bien qu'ils pensent de cette revisitation. Ensuite, un tas d'idées. De bonnes idées.

La première est de ne pas reprendre la forme narrative initiale de l'opéra, ou de n'en garder en filigrane qu'une trame fragile. L'agencement des titres ne suit pas le récit, mais explore d'autres résonances internes à l'oeuvre, qui fonctionnent dès la première écoute. La conclusion sur le thème principal de l'opéra (« EOTH Theme ») en est la preuve la plus éclatante. Nous n'avons pas affaire à une nouvelle mise en scène, mais à l'exploration d'une œuvre au-delà de la forme du simple hommage, pourtant toujours présente à sentir les musiciens si pénétrés de l'illustre partition.

Au registre des bonnes idées, ce qu'on pourrait appeler – si l'on était cavalier, mais l'on n'osera point – une actualisation de l'oeuvre, par inoculation de références plus contemporaines : un parler-chanté plus rocailleux et plus post-punk que dans l'original (grosse performance d'Antoine Läng), l'usage sans pompe ni excès de l'électronique et des effets, notamment guitaristiques (Alain Blessing), les moments plus systématiques d'épisodes « libres » où Over the Hill se distingue particulièrement de sa référence, qui n'en faisait pourtant pas l'économie.

On ne peut imaginer sans doute le travail qui repose derrière un tel projet, qu'avec un plaisir infini on qualifiera de dantesque réussite (au bas mot). Le travail et la sensibilité créatrice de jazzmen amoureux de leur art et de son histoire, sans que ces derniers ne servent jamais de cache-sexe à une absence de choses à dire. On ne peut l'imaginer et l'on se contentera de jouir d'Over the Hill sans bouder son plaisir, ô combien démesuré ! à l'écoute de ces reprises des thèmes si singuliers de Carla Bley (« Rawalpindi Blues » ! Merde, quand même!) qui fournissent aux musiciens le matériau d'états de grâce copieux pour l'auditeur. Une confirmation nouvelle s'il en fallait de tout le bien que nous font Bruno Tocanne, Bernard Santacruz, Rémi Gaudillat et tous les autres, qui au sein de l'Imuzzic ont désormais fort à faire pour satisfaire des attentes qu'ils on en quelques mois placées si haut.

Pierre Tenne

Imuzzic Grand(s) Ensemble, Over the Hill, Instant Music Records, sortie le 1er décembre 2015

Jean Aussanaire: saxophones ténor et soprano ; Alain Blesing: guitare ; Rémi Gaudillat: trompette, bugle ; Antoine Läng: voix, électronique ; Perrine Mansuy: piano ; Fred Roudet: trompette, bugle ; Bernard Santacruz: basse ; Olivier Thémines: claviers ; Bruno Tocanne: batterie, percussions

N.B.: une tournée commence pour Over the Hill, dont nous vous tiendrons plus amplement informé dans les semaines à venir!

Voir aussi la chronique du récent album de Bruno Tocanne et Rémi Gaudillat, Canto de Multitudes.